L’entredeux

Et l’été qui s’en va déjà.

Comme C, que je sens partir un peu plus chaque fois que je la vois. Elle me l’a dit elle-même hier. Je ne suis plus vraiment ici, tu sais.

Je venais d’arriver quand elle m’a parlé de la lune. Tourne la tête, lève les yeux vers elle, vers la lune… le menton aussi, que je te vois mieux.

On était dans une petite salle sans fenêtre, au onzième étage de l’établissement de soins prolongés où elle réside depuis le début de l’été. Ma vieille et belle amie. Nos quatre mains nouées ensemble.

Un instant, j’étais sa fille, et l’autre, sa mère. Elle disait des choses, éparpillées dans le temps, pour se faire pardonner ou pour pardonner. Je ne pense pas avoir été moi pour elle hier, ou quelques secondes peut-être. Quand elle a compris, l’espace d’un instant, que je n’étais sans doute ni sa fille ni sa mère, elle a dit c’est pas grave, n’est-ce pas, puisqu’on vient tous du même endroit, d’une mer commune

J’ai entendu mer, mais peut-être qu’elle disait mère.

On est restées assises une bonne heure face à face, les yeux rivés à ceux de l’autre. Au bout d’un moment, je n’ai pu empêcher les miens de se remplir de larmes. Et elle les a vues mes larmes, même à travers mon sourire. Et ses yeux à elle se sont remplis. Elle a penché la tête, froncé les sourcils, et pleuré des regrets je pense. Puis elle a relevé la tête et replongé son regard vague dans le mien.

Je l’ai laissée dans cet entredeux, où elle erre de plus en plus souvent maintenant. 

Et je suis rentrée à pied, plus lentement que d’habitude.

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Photo : LE PENCHANT DES JOURS – Juin 2017 * Montréal

Mécaniques d’un été qui s’achève

L’air est beaucoup plus froid qu’hier. J’ai enroulé mon écharpe contre mon cou en regrettant de ne pas avoir mis un chandail de plus et j’ai accéléré le pas. Quand j’ai ouvert la porte du bistrot, le vent m’a carrément projetée à l’intérieur. Le vieux serveur m’a souri et a déposé un café devant moi avant même que je le demande. Ce n’est pourtant que la troisième fois que je viens ici.

– Le même sandwich?
– Oui, merci.

Il a souri en me voyant froncer les sourcils.

J’ai tiré vers moi le journal qui traînait sur le comptoir et je l’ai feuilleté de façon mécanique, sans le lire. J’ignore facilement les nouvelles. Elles me laissent trop souvent un goût amer dans la bouche.

– Vous allez le manger ici ou je vous l’emballe?
– Je vais l’emporter, merci. Avec un autre café, s’il vous plaît.

J’ai refermé le journal et je l’ai regardé préparer la chose. Ses gestes étaient mécaniques, mais ça ne les rendait pas moins beaux. Sa chemise blanche roulée aux coudes, je pouvais voir ses avant-bras et ses poignets aux os saillants. Avec au bout, ses doigts fins qui bougeaient habilement, sans urgence.

Il a fait le tour du comptoir, m’a tendu le sac et le gobelet de carton, et m’a accompagnée jusqu’à la porte pour me l’ouvrir. Et pour que je n’aie pas à me battre contre le vent.

Ça commence bien la journée, c’est le moins qu’on puisse dire.


Photo : TROIS FEMMES ET UNE VILLE – Septembre 2017

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