Rire avec elle

nul doute que son plus doux plaisir
était celui de la répartie…
ses mots déjà, quand petites, nous tombions chez elle
« attention d’pas faire des trous dans mon plancher… »

au bel âge de 92 ans
ma belle vieille tante est partie
merci à la Faucheuse d’être passée ô si doucement
sans faire de scène

vrai que quelque 150 000 humains meurent chaque jour dans ce monde

mais là vient de mourir la seule et unique Mademoiselle Audet
reine de la rue Masson et tante bien aimée

en mai dernier… dans le jardin de la résidence… elle ne voyait déjà plus... elle avait froid, j'ai pris ma grande écharpe… ça lui allait si bien, je trouve...

en mai dernier… dans le jardin de la résidence… elle ne voyait déjà plus…
elle avait froid, j’ai pris ma grande écharpe… ça lui allait si bien, je trouve…

à Margaret, Isabelle, Sauvanne, Chantal, Céline, et les autres
qui avez ri avec elle au quotidien dans la dernière année MERCI

La crème

Elle m’a téléphoné. La préposée a fait le numéro pour elle.
Tu viendras quand tu veux. Je serai toujours contente de te voir.

Dans l’après-midi, elle se souvenait plus de m’avoir parlé.
On a mangé au St-Hubert, à deux pas de la résidence.
Il fait noir, ça a pas de bon sens, qu’elle me dit.
C’est parce que vous voyez plus, matante.
Ah oui, c’est vrai,
qu’elle me répond.

Vous souvenez-vous… l’AVC… aveugle… l’hôpital… le déménagement…?
Non, pas pantoute. Mais faut dire que j’oublie ben des affaires.
En passant, tu serais fine de m’apporter des biscuits feuille d’érable
la prochaine fois que tu viens. Pas les gros, les petits.

Ok matante. J’vais faire ça.

Bye matante. J’suis contente de vous avoir vue.
Moi aussi. Pis pour les biscuits, finalement, tu prendras les gros.
Y ont pluss’ de crème.

UNE FEMME ET SON CHIEN Le mont Royal, à l'approche du printemps - Montréal

UNE FEMME ET SON CHIEN
Le mont Royal, à l’approche du printemps – Montréal

Au coeur d’avril

Ce matin encore, je pense à l’écriture.
À toutes ces lignes que je ne laisse jamais partir
parce qu’elles ne résonnent pas comme je le voudrais,
parce qu’elles sont boiteuses, trop imparfaites encore.
Et à toutes ces autres que je laisse partir trop vite
quand mon perfectionnisme m’agace trop.

Et je pense à ma vieille tante aussi.
Qui est maintenant là où elle mourra sans doute.
Et qui réagit plus fort que jamais, qui peine à s’adapter.
Un choc qui me propulse à mon tour dans une sorte de deuil.
Une peine qui vient de partout et de nulle part à la fois.
Je traîne de l’âme depuis deux semaines.
Et ce matin, j’ai vu un peu mieux pourquoi.
J’ai pleuré dans la douche en pensant à elle.
Parce que je la sais qui pleure.

Et quand j’ai levé le store,
j’ai vu le printemps qui s’avance enfin.
Les rues sont sèches,
et les pousses vertes dans les carrés du trottoir
sont plus hautes et plus nombreuses qu’hier.
La vie est faite d’espoir, que j’me dis.

COEUR DE GITANE (2) - Avril 2014

COEUR DE GITANE (2) – Avril 2014

Le rire et l’oubli

En revenant d’un moment aux côtés de ma tante
dans un froid moins prenant
qui laissait plus de place pour une méditation tranquille,
j’ai pensé à l’oubli.
Au sien d’abord, celui qu’elle subit.
Elle qui perd sans cesse jusqu’au souvenir qu’elle ne voit plus.
Puis j’ai pensé à l’autre, celui qu’on fait de soi.
Si dénigré de nos jours. Si peu populaire.
Pourtant, il a parfois drôlement le tour
de me rapprocher de son contraire.
Mais je suppose qu’ici encore
tout est dans la manière.
Pendant ce temps, ma vieille tante, elle,
en belle vieille renarde qu’elle est,
est toujours aussi drôle.

carolinedufourgitaut7COEUR DE GITANE – Mile End, Montréal, février 2014

De source et de terre

Sa grâce qui revole
en grand geyser de rires
ou en claire fontaine
qu’elle offre à qui veut prendre.
Et sa beauté géante
trop souvent délaissée
mais tout va si vite dans nos mondes
qu’on pense moins souvent à la terre
et aux sources vives.

carolinedufourruelleclocher3RUELLE BLANCHE – Montréal, le 6 février 2014

Vieille et rebelle

Elle résiste.
Comme une feuille qui s’accroche en hiver.
Je la vois qui s’acharne, se fâche, s’énerve.
Parce qu’elle ne comprend pas ce qui se passe.
Le sait un instant, et puis oublie.
Entre autres, qu’elle ne voit plus.

Puis il y a tous ces moments où elle chante. Et où elle rit de bon coeur.
Et je me dis que ça a quelque chose à voir avec sa légendaire désobéissance.

carolinedufourresistc3L’AVANCÉE – Sur le mont Royal, le 4 février 2014

La suite des choses

Les jours passent.
L’hiver va du blanc au gris.
Les rues sont sales aujourd’hui.
Ma vieille tante est seule.
J’irai la voir.
Et les jours continueront de passer.
Et on verra après.

La seule chose dont je suis certaine
c’est que ça changera.

carolinedufourvoief2LA VOIE DU MILIEU – Montréal, 28 janvier 2014

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