Prehendere

Impalpable passage. Comme des bouches d’eau, des saisons affleurantes. Tous ces impossibles possibles.
     La pluie a pénétré autour du château fort. Y a deux fossés, soufflait mon père. Le chemin est étroit, tu tombes et te relèves. Et j’ai pris ça. Comme la photo de ma soeur. On prend ce qu’on y prend.
     Je veux te dire aussi, t’as raison pour les géraniums, c’est pas un rose bonbon qui sait pas où se mettre. Entre la violette africaine et les branches en bractées, je peux même inventer Marseille.
     Ça aussi je le prends.

Photo : CHERRIER – Hier * Montréal

Breka

J’étais sans doute écartelée d’avance. La musique n’était jamais loin mais j’étais déjà prise ailleurs. Alors le vent sur les chevilles, dis-moi pourquoi j’aurais eu peur après autant de temps passé à y goûter le froid.
    La rivière ne se soucie pas des regards furibonds. Et moi j’aime trop la rivière pour accoucher ou naître ailleurs. La même d’où gicle autant de pâle, de gouttes agrafées. Et la brèche qui s’ouvre à l’idée qu’on puisse passer une vie à scruter son propre vertige. Le pot, le pot, attention qu’il se casse, dit Maude, le rayon partirait avec. C’est tout l’oblique, comme une branche qui manque d’eau. 
    En attendant, la rue est belle de soleil. Allons marcher encore. C’est toujours un chemin. Et on y va en pesant fort, dit-elle, sur la pointe des pieds, en longeant les bourgeons, les bouquets à venir d’autant de fleurs tendres. Rien ne sera interrompu. Pas plus qu’abandonné. 

Photo : DANS L’AIR PLUS DOUX – Hier * Montréal

Stringere (bye bye Sid)

Je ne sais pas à qui la voix, dit Maude. Le péti chien, le péti chat, le boulanger le dit comme ça. Moi je lui achète son pain. Aujourd’hui, ce sera l’avoine, ça lui suffit déjà. Et là je cherche encore les mots. Pourtant y en a tellement autour. Devant, derrière, par terre. Tous ces livres empilés et classés déclassés…
     Clara n’écoute pas. Elle pense au grand champ et aux arbres que son ami avait plantés. À la baignoire comme un joyau plantée au milieu du jardin. Pour les oiseaux, tu dis ? Non, c’est pour moi. Le froid cède au matin et l’été à l’automne. Et puis le printemps a toujours bien préparé mes roses… Lui aussi s’était moqué d’eux d’avoir été si sages. Trop, elle ne savait pas, seulement qu’ils s’aimaient. Et que la dernière fois, ils avaient parlé de patience. Celle qu’il nous faut pour vivre vieux.
     Je n’ai aucune certitude, dit Maude, sinon peut-être un peu le vent…

Photo : AUTANT DE MANIÈRES – 25 avril 2025 * Montréal

Encautum

Le vent plaide en faveur de l’aube. L’hiver s’acharne, mais le soleil. Et le monde reste coincé là, dans sa vieille peur d’être noyé.

S’il avait fallu tout à l’heure qu’ils coupent le grand arbre, c’est toute l’éternité qui aurait chanté faux. Mais l’échelle était pour un toit. J’ai quand même perdu mon allant dans l’instant où j’ai cru au crime. Je pleurais à l’avance le vieux géant tombé, son tronc qui fendrait l’air, ses branches sans feuilles sous le ciel. J’ai prié l’homme dans les yeux. Non madame, on ne coupe aucun arbre. Et j’ai respiré mieux. 

Tous les matins depuis un temps, c’est Maude, la nature de Maude, qui me rentre dedans. Les ombres sont belles dans la rue, presque aussi foncées que de l’encre.

Photo : D’UNE GÉMELLITÉ – Montréal * Avril 2025

Intralia

Cette fois encore, je n’ai croisé ni Laure ni l’ombre de personne. Seulement quelques crocus pour la conversation. La vie fait ce qu’elle fait. Ce n’est pas moi, c’est elle. Et là le piano. La feuille sur l’asphalte mouillé et le vent qui s’en mêle.

La lumière est plus chaude. J’ai remis à plus tard l’idée d’aller au bord de l’eau. Déjà les mêmes rues, les mêmes amours. Ma ville qui me prend par le ventre et par les pieds toujours. Comme toi, elle me séduit. C’est peut-être ainsi que je vis.

Photo : PRINTEMPS – Montréal * Avril 2025

Le panier d’osier

et la couleur du mur avait changé d’un coup
comme les cheveux de Laure au moment de la chute

on peut se demander ce qui serait arrivé si tout s’était arrêté là
si les lignes s’étaient effacées
et que les bractées roses du bougainvillier n’étaient pas revenues

en attendant, le ciel est blanc et l’asphalte est mouillé
les oiseaux sautent d’une branche à une autre
et les bourgeons commencent à raconter l’été

tout ça pour la musique et encore la musique

et ce panier d’osier qui n’a rien d’un panier

(Et la couleur du mur avait changé d’un coup comme les cheveux de Laure au moment de la chute. On peut se demander ce qui serait arrivé si tout s’était arrêté là. Si les lignes s’étaient effacées et que les bractées roses du bougainvillier n’étaient pas revenues. En attendant, le ciel est blanc et l’asphalte est mouillé. Les oiseaux sautent d’une branche à une autre et les bourgeons commencent à raconter l’été. Tout ça pour la musique et encore la musique. Et ce panier d’osier qui n’a rien d’un panier.)

Photo : POUR LE RÊVE – Montréal * Avril 2025

Où vont les choses

Où je me perds entre les doigts, la basse et les balais. Où tout ce que j’entends, je vois. Qui veut briser la solitude. L’effort ultime. Le désir le plus fou.

Je ne m’arracherais rien.

Dans la petite histoire du monde, il y a eu toi, il y a eu moi. Le jour est différent d’hier, le soleil qui frappe autrement. Et là une jeune mère, qui pousse un enfant.

Le chêne disparu, les pieds nus, la peau boisée. Qu’y avait-il à écarter ? Ce besoin d’être rassuré, peut-être.

En attendant, la musique me parle.

Roule, je dis, et je roule moi aussi. Tu me tues et me mets au monde. Je trouverais un coin, un petit coin de mur, pour le temps que ça dure. Pour la beauté. Qui me sort du reste. À coups d’accords.

Un malheur, une chance, qui sait jamais où vont les choses. Mais cette musique, je comprends. Celle qui vient de loin, celle qui naît dans l’instant, qui ne reproduit rien.

Et mon café est bon.

Photo : LE PIANO – 5 avril * Montréal 2025

Coirassa

J’entends des choses que tu ne diras pas. Comme les chemins que tu as pris sous un ciel sans mots. Et les creux que tu as trouvés pour y rouler ton âme, toute neige tombée par-dessus tes chagrins. La cuirasse est un don qu’on savonne à grands coups. Le vent quand même qui prend dedans, ça fait partie du jeu. Tu en as souvent ri, je t’ai vu t’éclater quand les verres tombaient. Surtout s’ils se brisaient. Et là tes pieds. Qui saignent un peu. Et tu regardes le vermillon qui coule doucement. C’est beau malgré. Malgré. C’est beau ce rouge, non ?

Photo : ROULADSKI – Hier * Montréal

Chapeaux et océans

Less is more. C’est à peine si les fissures sont assez larges pour un mot. 

S’éparpiller, tendre son pied à d’autres pieds, se faire un oreiller de plumes et d’amours rétrogrades sur un trottoir un peu mouillé, un air dévergondé, un mur d’enfant, un jeu de dames. Se perdre, aller nu-pieds dans l’herbe ou sur la voie ferrée, chercher un oeil rieur, les larmes d’un saule pleureur ou un enfant à faire sourire. Faire un chapeau de paille avec des bris de toit, des languettes de peau, des chevaux sans fer aux sabots et des océans plats.

Écrire et voir l’hiver encore.

Photo : FLOCONASKI – Hier * Montréal

Et l’été sans avance


… restons calmes et tout sera calme.
Suzanne Jacob


Te revoilà la blanche, ô saint hivernement, avec rien à prouver. Le monde est fou et toi tu danses, tu tombes sans demander ton dû, dû comme dans la pauvre cassure, dans ce qu’on doit ou ne doit pas, du même verbe détestable à l’envers du geste du jour et à l’envers de tout peut-être sinon parfois un peu d’y ramasser la sienne.

Pendant ce temps, on jappe tous les deux mais on se mord à peine. C’est souvent d’un côté, trop longtemps trop d’histoires. De l’autre, les yeux léchés alors qu’on ne demandait rien. 

Les choses arrivent sans retard. L’été. L’été ne sera pas d’avance, amen.

Photo : SANS RIEN Y PERDRE – 7 avril * Montréal 2025

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