Cinquante jours

Sûrement que tout ça est normal, une simple question de miroir, de poitrine qui résonne, après l’éboulement d’un jour et d’un corps. Y a qu’à penser aux bouleaux tendres, aux buses de l’aube. Et à la souche, à cette femme qui fut ma mère, à ses chagrins et ses bonheurs, à sa vie rabotée faite d’instances d’âme, de chemins détournés, de miettes qu’on ramasse à tout rompre.

J’entends des carillons, comme des volées d’oiseaux, des membranes d’eau pure, des montagnes natales. Je sais qu’elle en aurait pris plus. Plus de temps. Qu’elle en voulait encore. Des matins ordinaires où vivre le moment.

Pour ça, on poursuivra l’histoire sans y perdre d’éclat. On dressera des poèmes comme on dresse des tables. On rêvera nos moulins, même si le vent dérape. L’automne arrivera, on fermera les fenêtres et la neige reviendra. On habillera l’angoisse de vivre avec des petits plaisirs, comme autant de colliers d’eau claire. Ou comme des soirs de ouananiches pour les pêcheurs heureux. Le tellurique et l’eau seront déjà bénis. On continuera d’avancer à coups d’âme chercheuse. De force en bois et de mémoires d’entrailles. On restera éprise, c’est ça.

La lassitude passera. Et la terre, même maigre, donnera ce qu’elle a à donner. Parce que c’est ce qu’elle fait de mieux. Pour ça je te dis mon amour ne t’en fais pas, si je suis maintenant orpheline, je sais encore nager. Ma folie sera passagère. Mon éloignement aussi.

Même quand j’ai mal à ma tendresse, l’amour reste ma gloire, mon errance et mon ciel.

Photo : MA MÈRE – Au bord d’un lac du Québec * 1949

Le ressaut

avec un fleuve tout près
des vagues, des eaux qui coulent
des déclins, des remontées

un printemps aussi
et ses arbres, des vrais
rien de plastique

refaire surface
poétiquement

juste un désir
sans prétendre
comme un ciel chargé

envie d’errance

tout ce qui change
de toute manière

 


Photo : SANS PERMISSION – Mai 2019 * Montréal

Saison

Elle s’en va à l’école. Ma voisine.

Saison, saison.
Saison belle que le printemps.
Avec ses fleurs d’érables sur le trottoir.
Ses gens habillés plus légèrement.

Tiens, la voilà qui repasse, elle a dû oublier quelque chose.
Mylène, qu’elle s’appelle. Elle travaille à l’école du quartier.

Je vais aider ma sœur aujourd’hui.
On donne un coup de neuf à son logement.
Un coup d’amour. Comme un printemps.

Photo : TENDRE LUMIÈRE – Ruelle de mon quartier – Mai 2019 * Montréal

Quarante-trois jours

je longe la rive les yeux ouverts
secouée autant qu’éblouie
par la poussée du vent
par cette rage à naître
des eaux de ce bois de peine
d’émerger plus tendre
dans ce corps en bois d’âme

Photo : AMBRE – Mai 2019 * Montréal

Après des heures

tout ce temps
et la nuit dans sa coulée
qui t’emmène près de la rivière

le sentier borde la station
tu ne passeras pas inaperçue
ni tes yeux

comme la pluie
qui aura laissé quelque chose
des veinures dans la boue
des cassures dans l’argile

et ce qui sèche
se mouillera encore

Photo : NUIT VERTE – Centre-ville – Mai 2019 * Montréal

La persistance

Je n’y fais rien.
Rien que laisser les heures faire ce qu’elles font.
Et le vent. Froid. Qui persiste à l’être.

La pluie fonce les bitumes.
Mouillés, les rues et les trottoirs me sont toujours plus beaux que gris.
L’air est plein de bruine. Les feuilles y boivent et grossissent.

Je cherche le temps. L’instant. Le moment.
Mais en fin de compte, mon errance l’emporte.
Et vraiment, je n’ai rien contre.

Photo : ARRÊT D’AUTOBUS – Mi-mai 2019 * Montréal

Tout est tranquille

le jour a filé
pris le temps au passage
on n’a pas trouvé les mots
sans doute qu’on s’égare un peu
ça arrive

jetée dans l’instant
juste faire au mieux
sous le ciel

le coeur qui se serre
pour l’amour envolé
celui du départ, de l’ébauche
le premier

l’ombre sous l’arbre
belle
et la lumière

il y aura d’autres soirs
et nous dedans

derrière ce voile sur le bleu
comme un orage
et pourtant

tout est tranquille dans ma ville
le printemps tarde
mais tout est tranquille

 


Photo : UNE FILLE LE SOIR – Mai 2019 * Montréal

Ici aussi la pluie

Ici aussi la pluie. Et les branches qui dansent autrement, alourdies par leurs bourgeons. La texture a changé, c’est vrai. Tu me diras, je sais, qu’elle le faisait déjà. Sauf que là, il s’y trouve autre chose. Une proximité d’avec un ailleurs. Un désir d’enlacer encore plus fort le monde. De mieux voir la noirceur de l’asphalte. Les gouttes dans la fenêtre. Les feuilles qui naissent.

Ici aussi la pluie.
Et ma peine. Sur ma joie plus profonde.
Semées là par le temps.
Inséparablement.


Photo : LUEURS DE RUELLE – Il y a deux jours * Montréal 2019

Le moment juste

Pour I.

Tu as raison.
Certains moments nous paraissent
plus justes que d’autres.
On sent qu’on y aimera mieux.
Qu’on saura mieux y dire.
La beauté qui nous tient.
L’amour qui nous habite.
Le savoir qu’on existe.
Dans le jour de l’autre.
Au creux des heures.
Et du cœur.

Je voudrais mourir au printemps.
Pour la couleur de la peine.
À côté des bourgeons.

 


Photo : PORTE DU GARDE-MANGER – 8 mai 2019 * Montréal

Là où tous les matins s’en vont

cherche-moi, tu dis
à travers les jours et les heures
au fil des notes de guitare
et ton beau sérieux ou ton chat

on connaît le fond de la cour
l’instant qui y joue à s’enfuir
les fameux chemins à rebours
le beau, le laid, les à-l’envers

et les croix en bénédiction
sur le mur de dehors

ta solitude me dit l’été
et tous les jours passés au bord
du pont
qui relie les deux rives

en attendant
vous pouvez toujours y dormir
jusqu’à demain sans y penser

pour les matins qui s’en iront
là où tous les matins s’en vont
pareil à la lune et la nuit
sans y perdre la fin

 


Photo : UN SIMPLE MOMENT – Rue Beaubien – 5 mai 2019 * Montréal

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