Vie de craques

petit pas oui
petit pas du dimanche
écoute-toi regarde-toi
et crois-toi au moins un peu
et puis surtout ne t’en fais pas
c’est seulement dimanche
et demain ce sera lundi
et qu’il neige ou qu’il neige pas
le temps sera de ton côté
il l’est toujours, Gaston
t’as qu’à avancer avec lui
et r’garder où tu mets les pieds

sourcils froncés samedi matin
c’était hier
Gaston s’en va chercher son pain
son histoire qu’il juge banale
la sienne, oui
n’en est pas moins phénoménale

après calcul, Gaston sourit
oui, un grand sourire bien large
c’est pas si mal, pense-t-il
pour près de trois mille samedis
dans les rues craquées de ma ville
ça me fait presque vingt mille jours
dans les rues craquées de l’amour
et presque vingt mille nuits
dans les rues craquées de la vie

carolinedufourgacal

COIN DE VILLE – De Lorimier et Beaubien, cette semaine

La brillante caresse

mon Gaby, c’est la neige folle aujourd’hui
grêle et pieds mouillés, et toi tu m’as fait rire
j’suis arrivée à reculons, avec mon coeur par en arrière
tu m’as fait rire et c’était bon

des coeurs qui vaguent et des jours aussi
et des minutes qui font naître les heures
et de tout ça – ni tout ni rien qui soit jamais perdu
ni le vent des coeurs ni celui des choses
et là devant la vie
tandis que sur ma rue la neige donne encore
je sais que je n’sais rien
si ce n’est qu’il est
brillant le temps

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TRANQUILLE DANS LA TEMPÊTE – Février 2016, Montréal

La vie et rien d’autre

un cœur penché
et un sourire grand comme le monde
de quoi nourrir le creux du jour
un cœur penché, oui c’était ça
et quand je suis sortie de là
le mien battait plus fort qu’avant

c’était hier
et ce matin la neige tombe
de gros flocons et l’air est doux
février qui tire à sa fin
et je me vois qui commence
à rêver du printemps

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REFLET DE LUI – Hier, quelque part à Montréal

La musique des jours

J’aime les bruits ambiants, des cafés, de la rue.

Je ne me souviens que d’une fois où je suis partie marcher les écouteurs sur les oreilles. Je venais de découvrir Kelly Joe Phelps, son album Slingshot Professionals. Je l’ai fait jouer en boucle tout le temps que j’étais sur la montagne, et pour m’y rendre et en revenir. Mes larmes ont coulé souvent ce jour-là. Sa voix venait me chercher loin. Je l’ai vu en spectacle à Paris, quelques mois plus tard. Au New Morning. C’était en 2003.

Là, ce matin, c’est si petit ici, j’entends les boulangers. Ingrédients secs… quiche… ah oui, hier soir, j’ai… ah cool… Et le bruit de leurs outils entre les mots qu’ils se disent. Je ne suis pas curieuse, je n’écoute pas les conversations des autres. Ce n’est pas de la pudeur, seulement une question de caractère, ma tête va ailleurs que là. Mais je me laisse bercer par les voix humaines. Et j’aime les bords de fenêtre aussi. D’où je peux voir passer les gens, seuls ou pas, pressés ou non, souriants ou tristes, et accablés parfois bien sûr.

Quoi qu’il en soit, j’aime être assise ici à écrire et à regarder le monde.

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Dans l’incommensurable lumière de certains jours d’hiver * HIER sur la rue Cherrier

Désir d’hiver

Je m’étais dit que j’hibernerais pendant deux jours. Qu’il ferait si froid que je pourrais me lancer à fond dans l’écriture sans que l’air du dehors ne m’appelle. Mais je m’étais trompée.

Quand j’ai vu le ciel ce matin, le soleil qui plongeait, la blancheur qui brillait, j’ai su. Su que je me donnerais à ce fouettage hivernal, à ce moins trente de ressenti, au vent insoutenable. J’ai téléphoné à Anne. Elle était partante. « On vise l’avenue du Parc? »

Le long de la voie ferrée, les yeux à moitié fermés par le coupant des rafales, on a presque viré de bord. Mais l’excitation était déjà trop grande.

L’intensité m’attire, je le vois bien. Du moins celle de l’hiver fou. Peut-être même que plus il est fou l’hiver, plus je l’aime. Une chose est sûre, après deux heures dans ce froid-là, mon corps me croit quand je lui dis que je veux vivre.

* Photo prise aujourd’hui aux abords de la voie ferrée, dans le Champ des Possibles (Mile-End).

Dulce melancolía

Voici les mots d’une vieille femme, une amie à moi, mon alter ego si tant est que j’en aie un. Elle refuse que je la nomme. Alors je l’appellerai Simone.

Voici donc les mots de Simone. Ceux qu’elle m’a servis hier, dans un seul et même élan, quand j’ai voulu savoir s’il lui arrivait de regretter des choses, de remâcher le passé.

Remâcher, moi ? Me faudrait être folle.
Il y a tant à manger à la table des heures.
Et pour c’qui est des regrets,
si la bouchée d’un jour est à ce point morose
qu’un fumet trop amer se rend à mon palais
j’avale sans mariner dans l’humeur de la chose.
J’ai bien assez de sel et de mélancolie
pour donner du piquant au plat de mes amours.

Et voilà pour Simone. J’me suis dit que vous l’aimeriez.

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COEUR DE VILLE ET NEIGE TENDRE – Rue Maisonneuve, avant-hier, pas très loin sans doute de chez Simone

Coeur humain

L’autobus est presque vide. Un homme âgé y monte. Une jeune fille est assise tout au fond.

Il la reconnait. Il sait bien que ce n’est pas elle. Mais il la reconnait. Et il le lui dira. Il s’assoira près d’elle et lui parlera de cette femme qu’il a aimée et qui lui ressemblait beaucoup. La jeune fille l’écoutera avec une certaine tendresse.

Quelques arrêts plus loin, elle se lèvera et saluera l’homme du regard. Elle rentrera chez elle, où elle s’endormira près du garçon qu’elle aime. Elle ne dira rien du vieil homme. Elle y pensera peut-être, mais l’oubliera surtout.

Lui rentrera chez lui, auprès de cette femme qui ne le reconnait plus. En la bordant ce soir-là, il posera doucement ses lèvres sur sa joue vieille et douce. Puis il s’allongera à ses côtés, heureux qu’elle y soit encore.

carolinedufourhomr

Février 2016, Montréal

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