les feuilles sur le métal et le long corridor permets-moi de rester béate malgré la bêtise infinie des amours insouciants tout ce qui s’échappe sans fin chaque fois sans bavure ou tombe sans qu’on ramasse
le soleil est venu sur ce mercredi de faim douce j’irai avec l’amie arrondir les coins de la table y faire trembler les petits murs de la cour d’école
La fenêtre et la rue. On s’habitue aux choses. Et là une femme qui traverse en regardant le ciel.
Maddy May m’a écrit que malgré la lourdeur du temps, le vent du nord sentait bon. Son grand chien a dormi dehors… … sous la pluie des beaux jours, dit-elle. Son poil dégoutte un peu encore mais le soleil s’en vient. En attendant, tôt ce matin, ils ont coupé l’eau sur la rue. J’ai fait ce qu’il fallait, certaines choses restent simples. Comme là sous le ciel pâle comment les verts ont l’air plus tendres. J’ai levé les yeux juste à temps pour voir une grive s’arrêter sur la clôture de bois, je sentais qu’elle partirait vite, j’ai laissé tomber la photo… J’ai repensé à cette route en plein hiver que j’aurais pu suivre longtemps. Et aussi à ce lac que j’aurais contemplé pendant autant de temps qu’on aurait eu de temps… Chaque jour à travers les mots, ces paysages que je retrouve… et surtout je t’embrasse, Maddy
Mon café reste bon. Et le plancher craque plus fort sous nos corps de bêtes. Là aussi, on a laissé faire.
Hier j’ai trouvé sur l’asphalte encore mille manières de vivre. Et ce matin, j’ai chaussé mes pantoufles. Le mois d’août ne reculera pas.
Photo : PENDANT QUE L’ÉTÉ DURE ENCORE – Le long d’la track * Août 2026, Montréal
Pour la énième fois, j’entends les murs sont fissurés et le plancher est vieux. Je lui répète que tout va bien, que j’aime m’habituer aux choses.
J’ai allumé une chandelle qui sent bon le sapin. On reviendra très vite.
Te presse pas, m’a écrit Maude, y a pas grand-chose à lire. Je reste prise dans cet état et atterrée par la censure, personnelle et sociale. L’absence de tendresse encore et la lourdeur de l’indolence. Trop prise aussi à me demander si c’est moi. Mais je m’arrête là, pour ne pas outrer le matin, qui reste bon quand même, ses verts lumineux et son ciel même gris, et le tronc des érables mouillés par la pluie. Et ça suffit, me dirais-tu. Nous reste d’avancer malgré la boue. La boue et toutes les autres matières molles.
En attendant, pour un grain de peau qui s’échappe, on me donne l’exemple d’un mot qui serait malvenu et contraire à la bienséance. J’ai pourtant un grand nez d’hiver, des yeux bleus qui se valent, et une vie entière dans les bras de la folle. Quand je pense à ces autres femmes, celles qui m’ont cru jalouse, il fallait qu’elles soient un peu bêtes. Quoi qu’il en soit, j’ai autre chose à faire. Sache que meurt qui s’ennuie trop, disait ma tricoteuse de mère. Et je ne m’ennuie pas.
Photo : BEL ENDROIT POUR UN BANC – Août 2026 * Montréal
La réalité ne dépasse jamais la fiction parce que la fiction est la condition de la réalité. Suzanne Jacob ∼ Tout de même, se griser à l’encre donne moins de chagrin qu’une cuite au vin, que d’ailleurs je ne supporte pas. Robert Lalonde, L’imagination que donnent les vraies tendresses ∼
Je suis restée longtemps assise dans le coin ombragé de l’anse. Sur l’autre rive, deux corps erraient, l’air de chercher quelque chose. Un moment j’ai pensé à ma pierre perdue, cette obsidienne noire que je traînais sur moi. Mon oeil collé dessus, je pouvais voir en son milieu une fille qui flottait dans le vide.
Quand j’ai compris qu’on m’entendait plus bas dans la montagne, mon geste a rétréci. Même si la femme m’a parlé d’une mélodie du ciel, mes entrailles se jouent mieux dans les bras de la solitude.
Et même si tout l’est toujours, rien n’est jamais ce que l’on pense.
Photo : DURANT LE TEMPS D’Y ÊTRE – Août 2026 * Laurentides
Je m’en souviens comme si c’était hier, dit Laure. Le feu rageait, il fallait fuir. La camionnette allait lentement et la montagne mettait du temps à s’éloigner de nous. Je priais que tout aille plus vite, qu’un ange nous prenne par la carcasse et nous dépose ailleurs.
J’écoute en boucle l’aria da capo des Variations Goldberg. En 1981, vingt-six ans après l’autre, Gould la joue deux fois moins vite. Et c’est celle que j’aime. Pour la lenteur et les silences qui me donnent le temps de m’y perdre.
Et t’as raison, je fuis. L’injonction de s’appartenir. L’impératif du x. Parce que dans tout et malgré tout, ce ne sera encore que nous.
Pendant ce temps, ma ville est chaude. Qui marmonne un peu comme Gould.
Photo : LE TEMPS D’UNE PAIX * Juillet 2026 – Montréal
On se déplace sur les heures et les humeurs qui s’envolent.
Mon amie me remet un livre. C’est trop brumeux, dit-elle, j’essaie mais je ne comprends pas. Je pourrais lui dire qu’un vers, si obscur soit-il, nous parle déjà de la langue. Que tout se lit dans tous les sens sauf pour l’image qu’on nous tend, cette idée qu’on doive courir, y prouver quelque chose, exister pour une raison, autre que celle d’exister.
Une grande assiette de verre que la lumière traverse. J’attends toujours le merle. La grive s’est arrêtée deux fois hier et ça m’a consolée.
Photo : VIVRE EN PLEIN COEUR DE JUILLET * Montréal 2026