Je m’en souviens comme si c’était hier, dit Laure. Le feu rageait, il fallait fuir. La camionnette allait lentement et la montagne mettait du temps à s’éloigner de nous. Je priais que tout aille plus vite, qu’un ange nous prenne par la carcasse et nous dépose ailleurs.
J’écoute en boucle l’aria da capo des Variations Goldberg. En 1981, vingt-six ans après l’autre, Gould la joue deux fois moins vite. Et c’est celle que j’aime. Pour la lenteur et les silences qui me donnent le temps de m’y perdre.
Et t’as raison, je fuis. L’injonction de s’appartenir. L’impératif du x. Parce que dans tout et malgré tout, ce ne sera encore que nous.
Pendant ce temps, ma ville est chaude. Qui marmonne un peu comme Gould.
Photo : LE TEMPS D’UNE PAIX * Juillet 2026 – Montréal
On se déplace sur les heures et les humeurs qui s’envolent.
Mon amie me remet un livre. C’est trop brumeux, dit-elle, j’essaie mais je ne comprends pas. Je pourrais lui dire qu’un vers, si obscur soit-il, nous parle déjà de la langue. Que tout se lit dans tous les sens sauf pour l’image qu’on nous tend, cette idée qu’on doive courir, y prouver quelque chose, exister pour une raison, autre que celle d’exister.
Une grande assiette de verre que la lumière traverse. J’attends toujours le merle. La grive s’est arrêtée deux fois hier et ça m’a consolée.
Photo : VIVRE EN PLEIN COEUR DE JUILLET * Montréal 2026
Le merle n’a pas perdu son bec, mais le bain bleu est cassé. On vit loin des mares d’argile, impossible que ce soit un loup. J’avoue une certaine tristesse. Pour tout le bonheur que c’était. J’ai tenté une substitution, on verra pour la suite.
Le gars sur la chaîne de trottoir me fait penser à S. Assis relaxe au milieu d’un monde tendu. Tu me dirais qu’il a l’air moche, qu’il a l’air béesse comme tu dis. Je répondrais que sa dégaine est plus sauvage que la tienne.
Je marche dans la même ruelle, celle où je ne croise personne, sinon presque jamais personne. Le vent souffle très fort, à croire que la pluie va tomber d’une minute à l’autre.
J’ai tiré le rideau sur les deux géraniums parce que ça faisait beau avec la lumière à travers. Et tout à l’heure, avant même d’enfiler ma chemise, j’ai pris des photos de la cour à travers la vitre. Le biais de la fenêtre ouverte avec le soleil du matin donnait à voir le reflet noir de l’escalier d’Angèle étampé doucement sur le vert.
Et G qui me disait tu sais pas c’que tu veux. Encore faut-il vouloir savoir. Déjà qu’alors c’en était rien, rien qui ne mena à rien d’autre que l’instant du moment, si la tendance se maintient, la seule beauté me retiendra dans les bras du monde.
Photo : CHAMP DES POSSIBLES – Avant-hier * Montréal
Je sais que ceux qui haïssent ont à cela de bonnes raisons.
Mais pourquoi devrions-nous choisir toujours la voie la plus facile, la plus rebattue?
Au camp, j’ai senti de tout mon être que le moindre atome de haine
ajouté à ce monde le rend plus inhospitalier encore. Lettres de Westerbork, Etty Hillesum _
La fumée vient jaunir le ciel.
Le merle, toujours le même, vient se baigner dans l’abreuvoir. Comme s’il était seul à savoir.
Et ce geste qui me ramène – et ma force et ma faille.
La nuit est passée comme l’autre et le vent a fait ce qu’il fait. Rien ne change trop vraiment. Mes élucubrations encore ne servent toujours comme jamais qu’à me brasser la cage, éveiller mon humanité.
L’amour dès lors qu’on l’imagine. Comme nos jeux de craie dans la ruelle. C’est la petite comme l’eau. La petite comme l’eau vive.
Tu me demandes si quelque chose ne m’a pas avalée toute crue. Mais si je le disais, tu vois, on risquerait trop de le croire.
Photo : UN DÉCOR À SE FAIRE – Avant-hier * Montréal
à tort ou à raison, on a ignoré la fumée Juan est arrivé en premier – mon précieux confident, quarante ans qu’on se connaît à part Marie qui travaillait tout le monde s’est pointé J’ai tout enregistré on a parlé du catalpa de la vie qui s’écoule entre mafias et lunes des ruisseaux qu’on détourne en se servant de pierres du MacGuffin aussi on a ri et pleuré puis j’ai tout effacé On a mangé et c’était bon malgré l’arrière-goût de brûlé autour de deux heures du matin, la maison s’est vidée pour que rien ne s’écroule, on a pris soin de décrocher la tête du charbonnier perdu Ce matin le pin se délasse le soleil dessine des formes sur la maison d’en face je ne refuse rien, ni l’amour ni la haine la honte a égaré son ange, les murs fument encore à force de jours et de temps nos amours se ressemblent
Les mêmes pas, le même jour. Et j’avance sous la pluie. Et maintenant dans la nuit sans rien savoir vraiment. J’ai perdu pied, dit Laure. Sur une fissure dissimulée par des jours de désâme. Des jours à bûcher pour avoir de quoi mettre dans l’âtre de l’âme et du corps. Avec ce sentiment d’avoir pris mon billet en mettant les pieds dans la gare, que le chemin et la destination n’ont rien d’aléatoire, que tous les autres autour sont une partie de moi, et que l’histoire s’écrit ensemble.
Devant l’indémêlable, le vent continue de souffler. Et toi tu marches. À la fois pour vivre plus fort et pour mieux oublier ce qu’il faut savoir oublier pour toucher la beauté du monde. Le grand irréparable qui devient toujours autre chose. Il te suffit d’entendre Sabrina Pasterski défier en souriant les théories de la physique pour te rappeler combien on ne sait qu’infiniment rien.
Photo : L’ÉVÉNEMENT SUBLIME DE LA PLUIE – Hier * Montréal
Presque tous les matins sur mon chemin vers la rivière – vu au bout du champ un beau grand chevreuil seul…
Et ce matin le merle venu faire sa toilette dans l’abreuvoir de verre. Les murs usés de la remise, la peinture qui s’effrite et le ciment à découvert. Le vieux lilas tordu et sa branche morte laissée là pour la grive solitaire.
Le carton froissé par la nuit et par la terre humide.
Et ça s’écrit sur mon errance, mon rêve d’une âme tranquille. C’est tout dire sans le dire, bouger sans tout le poids du monde.
Photo : REFLET D’UN JOUR DE GRANDE CHALEUR – Avant-hier * Montréal