J’ai marché tôt. Je cherche l’ombre dans l’air bouillant.
J’y ai mis toute ma maladresse. Personne ne me pardonnera puisqu’il n’y a rien à pardonner. Je n’ai fait que jouer l’instant à l’instant où c’était mon tour.
Même le silence a un goût – de s’abstraire du saillant est une langue en soi, une musique d’eau.
De tout inventer à mesure. Dans tout ce tendre. Qui cherche encore à se faire doux.
Photo : FRANÇOIS DU PARC * Hier après-midi – Montréal 2026
C’était il y a plusieurs années, une quinzaine peut-être. Il était là debout, juste à côté de moi, je voyais ses souliers. Sortis au même moment d’une bouquinerie rue Mont-Royal, on attendait sur le feu rouge. Je me suis vue lever les yeux, lui dire combien je l’avais lu et combien j’aimerais qu’il me guide dans cette forêt des rêveurs qui planchent sur les mots. Mais j’ai eu peur sans doute de finir par trop obéir ou de trop vouloir être vue. Quand le feu est passé au vert, j’ai traversé la rue sans tourner le regard. Mon rêve était intact. Personne n’était entré.
La liberté que je réclame est aussi une prison d’errances, un lieu clos de silences.
Chaque jour où je me perds, je me retrouve un peu. Plus le temps passe, plus je me dis que je n’instruis jamais au fond que la vie elle-même, pour ainsi dire l’âme. Ailleurs que ça, je ne sais rien. Sinon là ce matin, le pic qui tambourine et la tourterelle qui pleure. Moi qui me rêvais cultivée, je suis l’ignorance incarnée.
Hier au coucher du soleil, les arbres versaient des sillons verts sur la rivière tendre.
Photo : LE BAISER DE LA PIERRE * Laurentides – Juin 2026
La longue descente du soleil. J’étais là-bas, sur la roche plate. Je l’ai regardé faire, et son reflet dans la rivière.
J’ai cassé une lampe la nuit dernière. Un abat-jour de verre blanc brisé en mille morceaux. J’ignore sa valeur, sentimentale et autre. Petite angoisse. J’en saurai plus ce soir quand mes hôtes reviendront.
Chaque matin me reste précieux, avec et malgré la mémoire qui se mêle de tout. Sur chaque amour, chaque bévue, chaque rencontre, elle vient vaguer à corps perdu autant qu’elle divague.
Photo : Quelque part sans faire d’histoire. Et j’entends les oiseaux qui chantent.
Je connais bien l’odeur du ciment quand il sèche. Petite, j’ai vu des champs se remplir de maisons. Les longues herbes où je courais ont toutes été enfouies sous des structures de béton. En même temps, par la fenêtre de ma chambre, le ciel perdait sa place. Si on me demandait de quoi j’ai besoin pour écrire, je dirais d’abord une fenêtre. La mienne du moment donne sur deux érables et sur le ciel dessus les toits. Des milliers de matins à y poser les yeux sans me lasser vraiment. La vie est une histoire qui ne se lasse pas de vivre. Et je lui ressemble quand même. Avec un peu moins de rivière, un peu plus de mélancolie.
Photo : BALLONS DE SOLEIL * Sentier de la voie ferrée, 17 juin 2026, 16h49 – Montréal
Le temps n’est que la rivière où je m’en vais pêcher. Walden, Thoreau _
Y a un tas d’enfants sur la rue. L’école est presque finie. Eut-ce été le printemps, en les entendant approcher, j’aurais dit des bernaches. Je range tranquillement la cuisine pendant que Laure fait sa valise. Ses livres du moment, une vieille robe de lin, la cafetière italienne. On devient ce qui a été. On s’habitue même au silence et à l’absence de regards. Je lui tends une tasse de brocante, la jaune avec l’anse parfaite. États-Unis, années 60. Tant que j’ai du café, n’est-ce pas. Tu vas t’arrêter où ? Quelque part sur une rive. Tu m’écriras. Quand rien de tout ce qui se dit ne tient longtemps la route. C’est sans rivière de plus que l’autre. Ni de jour ni de vent.
Photo : POIDS PLUME D’AMOUR * Juin 2026 – Montréal
J’ai dessiné un éléphant sur un bout de papier en pensant que tu le verrais. Mais tu étais déjà parti.
C’est chaque fois l’histoire qu’on s’invente, celle qu’on trouve à imaginer parmi toutes les histoires pensables. Ce matin par exemple, je pensais au grand lac près des huards et des becs-scie. Où tout nous arrivait sans penser à rien d’autre parce que tout existait sous le ciel de l’instant.
Mais j’invente sûrement là aussi. J’oublie tellement de choses de mes histoires d’avant.
On pendait dans le vide. Et je pèse mes mots. Mais on riait à mort pour faire rire les autres.
Merci pour les oiseaux au bord de la rivière – ceux de Chicago, je veux dire. Et pour tous les autres oiseaux. Tout à l’heure en les regardant, j’ai repensé aux jours où je me glissais sous un lit ou sous le balcon d’en avant pour m’inventer mon propre monde.
Je vis sans trop penser à l’endroit où je vis. Ma ville est calme comparée à bien d’autres. Et mon café est bon. Je cultive le rêve tranquille.
Photo : ET LE VERBE TROUVÉ * Fin mai – Montréal 2026