Semailles d’automne

les corneilles sont revenues
sur le trottoir d’en face
elles picossent et se tiraillent
les deux veulent toute la place
et mon esprit qui vagabonde
en faisant une grimace
peut-être que c’est vrai qu’à force
d’aimer on n’aime plus
peut-être que tout s’éteint
ou périt dans la glace
mais je sèmerai quand même
dans l’espoir qu’on sèmera
et qu’on voudra semer encore
dans le bel espoir de s’aimer


Photo : L’ARRÊT SUR PAUSE – Septembre 2017 * Près de chez moi

L’amour comme une rivière

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tu l’auras laissé t’emporter
sur le cours de tes jours
l’amour comme une rivière

sans trop penser à l’eau
aux bas-fonds ou aux pierres
éperdue de bohème
tu l’auras laissé faire


Photo : L’EMBOUCHURE DU LAC – Septembre 2017 * Dans la baie Simon Couche

 

Le corps sauvage

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Quelque part sur la Terre, il y a plus de cent ans.

le matin gorgé de soleil
m’a ramenée près du ruisseau
j’y avais amassé des feuilles
elles sont reparties dans le vent

je suis restée là sous le ciel
à me gaver de lumière douce

le vent sait vivre, je me suis dit
lui qui danse à s’en mourir
avec le vide
amoureux de l’humeur des jours

et mon printemps qui s’en ira
et mon corps que je sens sauvage

je n’espère que la force d’âme
de me tenir loin de vos cages


Photo : INCONNUE / AU SORTIR DE L’ENFANCE – Vient de la même collection de photos trouvées dans le grenier d’une vieille maison de la Caroline du Nord. Celle-ci ne portant aucune inscription, je suis portée à croire, vu les dates et la provenance des autres photos, qu’elle a été prise en Europe ou aux États-Unis, entre 1860 et 1910.

La promesse d’une aube

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ce sera aussi long que ce sera trop court
les feuilles baignées d’ombre
ou noyées de lumière

et moi tant que j’y suis
je soutiens qu’on y perd
à comparer le poids
des sentiments fervents
et des égards pervers
et qu’on y gagne
à aimer sans mesure
même dans le plus cru de l’hiver

mais surtout
je rêve d’une fenêtre
qui reste grande ouverte
parce que le ciel
ne fait jamais d’avance
la promesse d’une aube


Photo : DERRIÈRE LA MONTAGNE LE SOLEIL MONTAIT – Septembre 2017 * Lac Kénogami

Suis-moi rivière

mon sol bouge
mais viens
suis-moi rivière
qu’on aille loin
sans prière mais de mouvance
je serai plus vive qu’avant

la route en ce moment
goûte tout ce que j’aime
alors je rêve de plus longtemps
moi qui n’ai vraiment de langage
ou voulais-je dire de bagage
que celui de l’âme

ou voulais-je dire de l’amour


Photo : THE BLESSED ROAD AND MY SOUL – Réserve faunique des Laurentides * Septembre 2017

L’entredeux

Et l’été qui s’en va déjà.

Comme C, que je sens partir un peu plus chaque fois que je la vois. Elle me l’a dit elle-même hier. Je ne suis plus vraiment ici, tu sais.

Je venais d’arriver quand elle m’a parlé de la lune. Tourne la tête, lève les yeux vers elle, vers la lune… le menton aussi, que je te vois mieux.

On était dans une petite salle sans fenêtre, au onzième étage de l’établissement de soins prolongés où elle réside depuis le début de l’été. Ma vieille et belle amie. Nos quatre mains nouées ensemble.

Un instant, j’étais sa fille, et l’autre, sa mère. Elle disait des choses, éparpillées dans le temps, pour se faire pardonner ou pour pardonner. Je ne pense pas avoir été moi pour elle hier, ou quelques secondes peut-être. Quand elle a compris, l’espace d’un instant, que je n’étais sans doute ni sa fille ni sa mère, elle a dit c’est pas grave, n’est-ce pas, puisqu’on vient tous du même endroit, d’une mer commune

J’ai entendu mer, mais peut-être qu’elle disait mère.

On est restées assises une bonne heure face à face, les yeux rivés à ceux de l’autre. Au bout d’un moment, je n’ai pu empêcher les miens de se remplir de larmes. Et elle les a vues mes larmes, même à travers mon sourire. Et ses yeux à elle se sont remplis. Elle a penché la tête, froncé les sourcils, et pleuré des regrets je pense. Puis elle a relevé la tête et replongé son regard vague dans le mien.

Je l’ai laissée dans cet entredeux, où elle erre de plus en plus souvent maintenant. 

Et je suis rentrée à pied, plus lentement que d’habitude.

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Photo : LE PENCHANT DES JOURS – Juin 2017 * Montréal

Mécaniques d’un été qui s’achève

L’air est beaucoup plus froid qu’hier. J’ai enroulé mon écharpe contre mon cou en regrettant de ne pas avoir mis un chandail de plus et j’ai accéléré le pas. Quand j’ai ouvert la porte du bistrot, le vent m’a carrément projetée à l’intérieur. Le vieux serveur m’a souri et a déposé un café devant moi avant même que je le demande. Ce n’est pourtant que la troisième fois que je viens ici.

– Le même sandwich?
– Oui, merci.

Il a souri en me voyant froncer les sourcils.

J’ai tiré vers moi le journal qui traînait sur le comptoir et je l’ai feuilleté de façon mécanique, sans le lire. J’ignore facilement les nouvelles. Elles me laissent trop souvent un goût amer dans la bouche.

– Vous allez le manger ici ou je vous l’emballe?
– Je vais l’emporter, merci. Avec un autre café, s’il vous plaît.

J’ai refermé le journal et je l’ai regardé préparer la chose. Ses gestes étaient mécaniques, mais ça ne les rendait pas moins beaux. Sa chemise blanche roulée aux coudes, je pouvais voir ses avant-bras et ses poignets aux os saillants. Avec au bout, ses doigts fins qui bougeaient habilement, sans urgence.

Il a fait le tour du comptoir, m’a tendu le sac et le gobelet de carton, et m’a accompagnée jusqu’à la porte pour me l’ouvrir. Et pour que je n’aie pas à me battre contre le vent.

Ça commence bien la journée, c’est le moins qu’on puisse dire.


Photo : TROIS FEMMES ET UNE VILLE – Septembre 2017

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