Infiniment rien

Les mêmes pas, le même jour. Et j’avance sous la pluie.
Et maintenant dans la nuit sans rien savoir vraiment.
J’ai perdu pied, dit Laure. Sur une fissure dissimulée
par des jours de désâme. Des jours à bûcher pour avoir
de quoi mettre dans l’âtre de l’âme et du corps.
Avec ce sentiment d’avoir pris mon billet
en mettant les pieds dans la gare, que le chemin
et la destination n’ont rien d’aléatoire,
que tous les autres autour sont une partie de moi,
et que l’histoire s’écrit ensemble.

Devant l’indémêlable, le vent continue de souffler. Et toi tu marches. À la fois pour vivre plus fort et pour mieux oublier ce qu’il faut savoir oublier pour toucher la beauté du monde. Le grand irréparable qui devient toujours autre chose. Il te suffit d’entendre Sabrina Pasterski défier en souriant les théories de la physique pour te rappeler combien on ne sait qu’infiniment rien.

 Photo :  L’ÉVÉNEMENT SUBLIME DE LA PLUIE – Hier * Montréal

Vagabundus

Presque tous les matins sur mon chemin vers la rivière – vu au bout du champ un beau grand chevreuil seul…

Et ce matin le merle venu faire sa toilette dans l’abreuvoir de verre.
Les murs usés de la remise, la peinture qui s’effrite et le ciment à découvert. Le vieux lilas tordu et sa branche morte laissée là pour la grive solitaire.

Le carton froissé par la nuit et par la terre humide.

Et ça s’écrit sur mon errance, mon rêve d’une âme tranquille.
C’est tout dire sans le dire, bouger sans tout le poids du monde.

 Photo :  REFLET D’UN JOUR DE GRANDE CHALEUR – Avant-hier * Montréal

L’ombre et le saillant

J’ai marché tôt. Je cherche l’ombre
dans l’air bouillant.  

J’y ai mis toute ma maladresse.
Personne ne me pardonnera puisqu’il n’y a
rien à pardonner.
Je n’ai fait que jouer l’instant à l’instant où
c’était mon tour.

Même le silence a un goût –
de s’abstraire du saillant est une langue en soi,
une musique d’eau.

De tout inventer à mesure.
Dans tout ce tendre. Qui cherche encore
à se faire doux.

 Photo :  FRANÇOIS DU PARC * Hier après-midi – Montréal 2026

Les sillons verts

C’était il y a plusieurs années, une quinzaine peut-être. Il était là debout, juste à côté de moi, je voyais ses souliers. Sortis au même moment d’une bouquinerie rue Mont-Royal, on attendait sur le feu rouge. Je me suis vue lever les yeux, lui dire combien je l’avais lu et combien j’aimerais qu’il me guide dans cette forêt des rêveurs qui planchent sur les mots. Mais j’ai eu peur sans doute de finir par trop obéir ou de trop vouloir être vue. Quand le feu est passé au vert, j’ai traversé la rue sans tourner le regard. Mon rêve était intact. Personne n’était entré.

La liberté que je réclame est aussi une prison d’errances, un lieu clos de silences.

Chaque jour où je me perds, je me retrouve un peu. Plus le temps passe, plus je me dis que je n’instruis jamais au fond que la vie elle-même, pour ainsi dire l’âme. Ailleurs que ça, je ne sais rien. Sinon là ce matin, le pic qui tambourine et la tourterelle qui pleure. Moi qui me rêvais cultivée, je suis l’ignorance incarnée.

Hier au coucher du soleil, les arbres versaient des sillons verts sur la rivière tendre.

 Photo :  LE BAISER DE LA PIERRE * Laurentides – Juin 2026

Divagari

La longue descente du soleil. J’étais là-bas, sur la roche plate. Je l’ai regardé faire, et son reflet dans la rivière. 

J’ai cassé une lampe la nuit dernière. Un abat-jour de verre blanc brisé en mille morceaux. J’ignore sa valeur, sentimentale et autre. Petite angoisse. J’en saurai plus ce soir quand mes hôtes reviendront.

Chaque matin me reste précieux, avec et malgré la mémoire qui se mêle de tout. Sur chaque amour, chaque bévue, chaque rencontre, elle vient vaguer à corps perdu autant qu’elle divague.

 Photo :  Quelque part sans faire d’histoire. Et j’entends les oiseaux qui chantent.

Rivière et mélancolie

Je connais bien l’odeur du ciment quand il sèche. Petite, j’ai vu des champs se remplir de maisons. Les longues herbes où je courais ont toutes été enfouies sous des structures de béton. En même temps, par la fenêtre de ma chambre, le ciel perdait sa place.
Si on me demandait de quoi j’ai besoin pour écrire, je dirais d’abord une fenêtre. La mienne du moment donne sur deux érables et sur le ciel dessus les toits. Des milliers de matins à y poser les yeux sans me lasser vraiment.
La vie est une histoire qui ne se lasse pas de vivre. Et je lui ressemble quand même. Avec un peu moins de rivière, un peu plus de mélancolie.

 Photo :  BALLONS DE SOLEIL * Sentier de la voie ferrée, 17 juin 2026, 16h49 – Montréal

La tasse jaune

Le temps n’est que la rivière où je m’en vais pêcher.
Walden, Thoreau
_

Y a un tas d’enfants sur la rue.
L’école est presque finie.
Eut-ce été le printemps, en les entendant
approcher, j’aurais dit des bernaches.
Je range tranquillement la cuisine
pendant que Laure fait sa valise.
Ses livres du moment, une vieille robe
de lin, la cafetière italienne.
On devient ce qui a été. On s’habitue même
au silence et à l’absence de regards.
Je lui tends une tasse de brocante, la jaune
avec l’anse parfaite. États-Unis, années 60.
Tant que j’ai du café, n’est-ce pas.
Tu vas t’arrêter où ?
Quelque part sur une rive.
Tu m’écriras.

Quand rien de tout ce qui se dit
ne tient longtemps la route.
C’est sans rivière de plus que l’autre.
Ni de jour ni de vent.

 Photo :  POIDS PLUME D’AMOUR * Juin  2026 – Montréal

Et le temps

dans la cour, les roses
le jardin, si beau
et le vent, le vent

le soleil sur la maison d’en face
et nos bêtises, toujours les mêmes

un gros camion rouge
qui passe sur la rue

il est tôt, c’est samedi
et le temps passera

 Photo :  L’ÉTÉ EST LÀ * Hier – Montréal 2026

Anguillae

de longs couloirs et des interruptions

et de lire le ressac – mais c’est le vent
ou l’image du vent

quand j’envisage de sauver ce qui ne donne qu’à la rivière
j’anguille entre les rives, aussi précise qu’imprécise

l’eau qui ne cède rien mais aux âmes des corps
assis au bord des berges

 Photo :  ON NE MEURT PAS D’ÉCUME * Juin 2026 – Laurentides

Le pensable

J’ai dessiné un éléphant sur un bout de papier en pensant que tu le verrais. Mais tu étais déjà parti.

C’est chaque fois l’histoire qu’on s’invente, celle qu’on trouve à imaginer parmi toutes les histoires pensables. Ce matin par exemple, je pensais au grand lac près des huards et des becs-scie. Où tout nous arrivait sans penser à rien d’autre parce que tout existait sous le ciel de l’instant.

Mais j’invente sûrement là aussi. J’oublie tellement de choses de mes histoires d’avant.

 Photo : LA PAUSE * Hier – Montréal 2026

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