Le bord de l’ongle (haesitatio)

qui suis-je sinon
que cette hésitation
aussi incessante que le monde
une vue obstruée par les os empilés
et les ombres
sur le bord de l’ongle
pendant ce temps la cour
n’a jamais été aussi belle

Je t’ai conté la fois où devant le pommier fleuri dont on ne voyait plus les feuilles, mon amie J m’a dit qu’il s’agissait sans doute de son dernier été ?

Hier, par un beau grand hasard, j’ai vu mon amie S. Les jours sont ainsi faits que je ne sais jamais. Que d’errer dans ma ville et d’en toucher le tendre.

Si un jour encore on m’y prend, je vivrai forever.

Photo : AU PIED DE L’ÂME * Hier – Montréal 2026

Les petites bouches

Du temps où naissait le poème, il sortait de
toutes leurs bouches comme autant de langues à la fois.

Les petites bouches, me dit Laure. Ou comment se forge l’oreille.

Elle posa un pied dans la barque sans penser que le temps faisant,
vu que rarement la mer sèche, à moins que la mort fasse avant,
elle pourrait finir par couler.

Il nous restait d’en rire. Ou bien d’en pleurer.

Photo : ENTRE L’ARBRE ET LE VENT – Avant-hier * Montréal 2026

Le souffle tiède

Malgré froideurs et froidures, l’hiver a traversé. On peut se permettre d’en rire. Aucun ciel n’est tombé et nos coeurs battent encore.

Mon père laissait des sous sur le coin du bureau et j’étirais parfois mon bras dans l’ouverture de la porte pour prendre une part du butin. Il n’a jamais rien su, ou n’a jamais rien dit. Et j’en ai peut-être gardé une sorte de courage.

Quoi qu’il en soit, l’écureuil court sur le fil, le roselin chante, et le vent souffle tiède.

Et le pommier qu’on a planté donne ses premières fleurs à vie.

Photo : DE L’AIR CHAUD SUR LA PEAU – Avant-hier * Montréal 2026

Ce qui m’échappe

Je n’ai pas choisi qui je suis, c’est la vie qui m’a faite. Et je mets du temps à me voir, du temps à me reconnaître.
Une chose m’apparaît claire, c’est que la beauté me nourrit. C’est elle que je remarque, plus que l’amour sans doute. C’est elle que je cultive aussi, quitte à perdre en chemin de grands morceaux du reste.

Photo : JUSQUE DANS LA SALETÉ * Hier – Montréal 2026

C’est beau tout ça

La blouse qui pend sur la poignée.
Le petit meuble de Gaby.
La pile de linge, que tu pourrais plier.
Et sur les murs, tes grandes
photos de Salgado.
Tu mens comme tu respires, dit Laure,
pourtant c’est toute la vérité.
Les grondements de l’hiver, le grand
vide penché, et la tête d’oiseau
suspendue aux armures. C’est beau tout ça.
Rien à faire ni défaire puisque tout l’est déjà.
Y a pas d’histoire qui sait vraiment
où naître ni mourir.

Photo : LES BRAS DU TEMPS * Aujourd’hui – Montréal 2026

Tout ce qu’on ne voit plus

Le temps est resté froid. Dans le jardin derrière,
les fleurs de l’érable géant à deux maisons d’ici
commencent seulement maintenant à recouvrir la terre
d’un long tapis vert tendre.
Je parle du même érable qui dans une tempête hivernale
a laissé tomber une branche aussi lourde qu’un tronc
sur la petite passerelle qui mène au vieux hangar.
Sur le moment, rien n’avait trop paru.
On a ôté la branche et on a oublié.
Ce n’est que maintenant, toutes ces années plus tard,
qu’on réalise que la poutre enrobée de métal
avait mangé le coup.
À force de pluie et de neige
s’insinuant
sans qu’on y voie,
le bois caché s’est dégradé.
Il aura fallu l’évidence.
On n’emprunte plus cet escalier.
Il faudra qu’il soit réparé.

Photo : TRANQUILLEMENT LE PRINTEMPS * Avant-hier – Montréal 2026

Le temps et les choses

Le grand ciel bleu de ce matin.
Et les fleurs de l’érable qui durent comme jamais.

Pour l’autre histoire, peut-être que j’ai le rouleau long.
C’est vrai que j’ai un faible pour ce que le temps fait aux choses.
Le temps sans trop rien faire.

Photo : BOUT DE RUELLE * Avant-hier – Montréal 2026

Rose cigare

Il commence à mouiller. Je suis seule dans le jardin. Seule avec mes deux mains et seule avec mes os.

J’ai vu bouger un écureuil dans le magnolia du voisin. Je sais pas trop ce qu’il faisait. Soit il ingurgitait une fleur pas encore éclose ou il fumait un joli cigare blanc et rose.

Ma tête fait des siennes, mais fait des tiennes aussi.

Photo : APRÈS L’HIVER * Avant-hier – Montréal 2026

Instinctus

cette répétition du geste
pour y voir tout simplement

lever le regard vers
les fleurs de l’érable
le ciel laiteux
mon état d’âme

dans la nuit
j’ai écrit sur les chambres
celle de Maude
petite et ordonnée
la mienne
plus grande
avec ses piles

ils vont venir briser la rue
travailler les égouts
j’espère que les carrés
plantés à coups d’amour
n’en souffriront pas trop 

je me croise les doigts

Avant-hier, en marchant avec un ami, j’ai comparé ma vie, l’entièreté d’elle je veux dire, à un désert de sable. Des oasis ça et là, un ciel souvent tranquille, et quelques tempêtes de vent qui m’ont égratigné la peau. Y a pas plus d’eau que ça dans ton histoire? m’a demandé l’ami. C’est là qu’on a parlé de mon amour pour les rivières. Et de nos grands ajournements.

Photo : DANS MON GRAND SABLIER DE VILLE * Hier, avec C et B – Montréal

Le temps fait à son vent

J’ai ouvert le rideau comme tous les matins,
sans vouloir rien de plus ou presque.
Le ciel se remplit tranquillement à force
de fleurs dans les érables. Tout prend
beaucoup de jours, le froid qui s’éternise
ralentit la cadence.
Une chose est certaine, depuis les années
qu’ils sont là, les fleurs des forsythias n’ont
jamais tenu si longtemps. 
Le temps fait toujours à son vent et
je pense que j’écris pour ne pas
tomber de ma chaise.

Photo : QUELQUE PART À L’ENTRÉE DU MONDE * C’était hier – Montréal 2026

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