Laine, soie. Même penchée, faudrait sans doute être un oiseau. En attendant, je déguise mes confidences pour à la fois les mots, à la fois le silence. Et ça même sans chevaux ni secrets de ruelles.
Le rideau s’est ouvert sur des feuilles presqu’immobiles. La cour est immensément belle et ma ville, tranquille. Quand bien même déboussolée, elle a tout gardé de l’automne.
À force de mois et de pluie, le bain s’est vidé de ton eau. Une fois de plus, le temps a eu raison. L’histoire que tu imaginais n’a pas trouvé sa forme mais tes arbres sont là au milieu du grand champ.
En attendant, j’ai les orteils mouillés d’être sortie nu-pieds et d’être restée là, debout sur le trottoir, à me gaver de vent et de parfums d’automne. Si j’ai un libre arbitre, il loge dans mon nez et n’en sort jamais. J’écris ces mots avec les pieds qui sèchent.
Photo : Y SENTIR L’AUTOMNE – Octobre 2026 – Montréal
Dans la seconde où je m’assois, je revois la station-service du beau chemin de Saint-Armand, ses bornes à essence rouillées laissées là comme des oeuvres d’art sur le bord d’un grand champ. L’état de liberté que m’inspirait l’image tout droit sortie on aurait dit d’un film américain du temps où le rêve était doux.
Un an que des rats pillent la folle de mon logis. D’abord des rats américains, maintenant des chinois. Allez, dansez, tous autant que vous êtes, moi je m’occupe ailleurs.
Et puisque c’est l’automne, vous me trouverez surtout sertie dans la lumière chaude. Le doré en dit long et Irène l’aime tant. Je respire sans penser au monde. Plus ma route s’allonge, plus l’errance me rattrape.
j’étais chez Z hier où j’avale des doses hygiéniques de résistance à la bêtise et à la mienne aussi
et là qu’on fait comme d’habitude et que rien n’a l’air de bouger les câbles pendent entre les arbres et la grisaille teinte les heures de toute manière je sais qu’on ira là où ça s’en va
j’entrouvre le même rideau sans penser à la suite quand je m’assois dans l’autre sens la frange est longue, beaucoup trop longue
le temps fait toujours ce qu’il fait et ça fait longtemps qu’on le sait
Photo : TELLEMENT MA VILLE * Septembre 2026 – Montréal
How we spend our days is, of course, how we spend our lives. What we do with this hour, and that one, is what we are doing. Annie Dillard, The Writing Life
La nuit approche. On a fait entrer les deux chiens par la porte de côté. On reste là comme des pêcheurs au clair de lune – on verra bien où ça s’en va. Avec la mer gonflée à bloc à force de vents et de large, on peut toujours imaginer.
Photo : AUX DERNIERS JOURS D’ÉTÉ * Septembre 2026 – Montréal
Presque à l’envers. Maintenant que je revois le vieux bain près des arbres et que tu n’es plus là pour en rire ou pleurer. À mort les amours qu’on se garde pour les saisons tardives. Et les beaux bateaux qu’on se monte.
Ici les plantes les plus fragiles ont trouvé leurs chambres d’hiver. Le bout de bras était facile. Des pots. Rien que des pots. Même la tiédeur s’en va.
Photo : LES GRANDS ÉCLATS DE JOUR * Septembre 2026 – Montréal
Il y eut une tristesse, la certitude qu’avec l’été, autre chose s’achevait. Michèle Desbordes, La demande
La vérité ne peut être atteinte qu’en rassemblant une grande variété d’erreurs. Virginia Woolf
quelqu’un a dit que tous les chevaux étaient fous mais je ne l’ai pas cru
quand je l’ai aperçue, D partait au théâtre elle est descendue en vitesse, on a jasé un peu, puis elle est remontée pour finir de se préparer j’ai traversé le parc en écrasant des feuilles mortes dans ma main sur le long banc de l’aire de jeux, la mère de Rose tricotait pendant que sa fille chantait en se balancignant il était question de malheurs, de temps qu’on voudrait arrêter et de chapeaux de laine
le chant des cigales s’est éteint les vieux gants de jardin n’ont presque pas servi
depuis une semaine déjà je guette les élans du froid dans le ciel de septembre et dans le vent qui se rend à mes pieds
Photo : OÙ LES ÂMES SE CROISENT * Septembre 2026 – Montréal
Memory, like a shoebox full of ocean. Laura Kasischke ∼
Il pleut à boire debout. Deux filles courent sur le trottoir en se tenant la main. Les deux en noir, des pieds jusqu’à la tête. Et je les aime à mort.
Dans mon rêve, ma mère était sauve. Et j’étais soulagée. Le tendre soldat à ses pieds a fait ce qu’elle a demandé, respecté ses voeux à la lettre en mettant de côté ses désirs outre-guerres. Mais l’autre pleure encore.
Écrire. Dans l’ardeur et la peine de ce qui est encore vivant. L’eau folle qui nous sépare et nous tient à la fois.
Photo : OÙ VONT LES JOURS, MAMAN, OÙ VONT LES JOURS ? * Septembre 2026 – Montréal