Et pourtant les oiseaux

Il y a l’impétuosité du temps.
Et l’enfant tendre, qui ressent les maux de la terre.

Autant de survivances claires,
comme tes yeux qui savaient mais demandaient quand même.
Et ce bout de ruelle où on se sera croisées.

Tout ce qu’on prend comme des voleurs.
Et pourtant les oiseaux –
et tout l’amour qui nous ressemble.

Photo : Pour Estelle – Mars 2021 * Montréal

Les matins ordinaires

là, maintenant
c’est aussi juste qu’un hiver
qu’un tapis collé au trottoir
blanc de blanc
clair de clair
c’est mon café qui goûte bon
et le ciel qui ne retient rien

et c’est une pensée pour ma mère
pour les colliers d’eau claire et les volées d’oiseaux
les matins ordinaires qui suffisent à se vivre

le printemps s’en revient
qui ne demande que ça

·


Photo : L’HIVER PASSE – Mars 2021 * Montréal

Butinances

et je vois partir dans la nuit
tous mes petits tombeaux –
de ceux-là qu’on invente
pour donner une pitance
à nos maigres passages –

et ô combien ça reste vrai :
je ne veux rien que d’être,
d’errance en errance, d’amour
en amour, de fleur en fleur,
de soleil en soleil –
tout le reste au fond
m’indiffère

et si ce n’était du mystère
qui pénètre le monde, je ne
me perdrais pas en butinances
vaines –
car l’errance est la seule à
porter ce parfum –
celui du temps que j’ai et des
matins heureux


Photo : BUSTE – Mars 2021 * Vieux Montréal

Tissu de mémoire

Le temps est redevenu glacial.
La météo prétend que mars sera brutal.
Comme s’il fallait le savoir d’avance, pense Lou.
Elle boit son deuxième café en regardant dehors.
Surtout les oiseaux.
Charles est resté au lit.
Ils ont parlé un peu avant qu’il se rendorme.
– J’ai pas de souvenirs de grand-chose, avait-il dit. Ils se
sont usés on dirait, comme un vieux manteau.
Elle sait qu’il pense à son père, à sa mort imminente.
– Oui, la mémoire a le don de s’effilocher.
Elle l’entend qui se lève.
Elle va vers l’armoire et en sort la tasse qu’il aime.

Photo : SANS BOTTINES – Mars 2021 * Montréal

Dedans la neige haute

si la nuit est aux hommes
le matin est aux âmes

je suis passée par en arrière
sous le ciel tout blanc – un long drap de beauté
sur un monde déjà beau

on s’est fait un chemin
dedans la neige haute

combien de fois de la cuisine
sur les matins de cet hiver
j’ai tourné les yeux vers la cour
pour y toucher le sens

quel que soit le dessein des hommes
la terre, elle
reste soudée aux âmes

Photo : DE NOS MATINS DE NEIGE – Février 2021 * Montréal

On y est nus

D’encore vaquer aux notes jouées pour y danser l’hiver. Et la nuit, au rêve nécessaire. Pendant ce temps, sous la lune qui décroît, le banc retient encore sa neige.

C’est l’enfance qui veille au désir, celui des vieux surtout.

T’avais raison pour la beauté. Pour l’absence de bruit dans le divin frisson des feuilles. Et pour la forêt, où qu’elle soit, qui se repose mieux que nous. De savoir tendre sans attendre.

On y est nus de toute manière.

·


Photo : AVANT-GOÛT DE PRINTEMPS – Dimanche, coin Duluth et St-Laurent, la montagne en arrière-plan * Montréal 2021

La complainte

La pluie sur la fenêtre.
Dans ce même rêve de l’oiseau et
d’un morceau de vent.

Et toujours la maison, suspendue
à ton coeur battant. Comme toutes les rivières
à se vivre. Que dans le chaos tu te soudes,
douce et folle et sans savoir, à la fleur patiente.

C’est ce même inédit, ce long ressac
par où rejoindre l’aube. Et tu y entends
la complainte, plus tendre que la seule raison.


Photo : LA FILLE D’ENVERS – Hier * Montréal 2021

Noir et blanc

La neige tombe de côté. Dense et lourde d’eau.
Lou s’approche de Charles, immobile devant la fenêtre. Elle le connaît assez pour savoir qu’il n’a pas dormi. Ou à peine.
– C’est dans la nuit noire, dit-il, que je mets la peur à mort.
– I know, my love.
Le couvert blanc s’épaissit à vue d’oeil.
Plus tard, ils iront marcher. Plus lentement, mais quand même.
Et le jour tiendra sa promesse.

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Photo : COEUR DE TEMPÊTE – Ce matin * Montréal 2021

Grands bouts

On a lissé la face de l’ange. Lui qui chante pourtant sans qu’on n’y perde rien. Son chemin comme la lune sur un grand bouleau blanc. Une chanson d’amour où on entend le vent.

J’ai trouvé votre histoire, monsieur, au détour d’un chemin à l’abri des grands mots. Et aussi votre coeur, madame, au tournant d’un espoir qui ne rime qu’à vous. J’en ai pris de grands bouts pour m’en faire une robe.


Photo : LA FILLETTE – Février 2021 * Montréal

Le poids de l’écureuil

Charles regarde le voisin d’en face qui tire lentement ses rideaux. Au même moment, celui d’en bas sort de chez lui, il s’en va travailler peut-être. Il vient d’emménager, il a le pas léger.

Lou s’avance derrière Charles et appuie la tête sur son dos.

– Tout ce temps à se taire, dit-il, dans un film à se dire.

Une femme passe avec son chien. Puis plus rien, on dirait. Un monde mis sur pause.

Les secondes s’écoulent immobiles jusqu’à ce qu’arrive l’écureuil, dans sa vie d’écureuil. Il saute du fil électrique vers la branche de l’érable, qui ploiera sous son poids pour compenser le lourd.

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Photo : POUR LE TRAIT DE SOLEIL – Février 2021 * Montréal

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