Le temps autrement

Ça fait un bout qu’on ne t’a pas vu, même pas dans le tournant.

En attendant, par ma fenêtre, le temps passe autrement. Le bourgeon et l’oiseau ont ouvert le passage. Ce matin par exemple, tu verrais le ciel gris, l’asphalte éclaboussé, l’absence de vent, et les gouttes qui tombent du ciel et de l’érable.

Je serai là quand tu passeras. Entre les mots, sur le clair chemin de l’errance.

·


Photo : DE PLUIE ET DE CHARBON – Avril 2021 – Montréal

La peau des fleurs

c’est vague, tout ça –
la mer peut-être

ou ta mère qui sait

le rouge encore caché
au plus près de ta langue

mais si c’est d’écrire pour te vivre
et pour ces traces laissées
en chemins d’espoir et de peine
comment dire les yeux
d’avant les trottoirs durs
et ceux d’après
le frôlement des corps

par l’oiseau peut-être
et la peau tendre des fleurs

Photo : SOUS L’ESCALIER – Ce matin

Encore moi et mes bottes

je te vois ma colère
bouffie de nostalgie
moi la fille d’ici
sans boue dessus mes bottes
autre que celle que j’ai choisie

et si je pleure
à perdre une aube familière
je sais les ombres qui basculent
avec et sans moi
et le temps voué à y faire
tous les matins du monde

·


Photo : SUR UNE BUTTE – Avril 2021 – Montréal

En soûlant l’invisible

apostrophe
mais j’évite

ce sera moi demain
moi qui saluerai l’aube
des yeux ou des paupières

je grugerai mes barreaux
tandis qu’ils s’amuseront
à caler des entrées de terre blanche

et en dépit des arbres
et du vent qui jamais jamais ne s’épuise
je penserai à ces jours
que je t’aurais fait goûter
à l’écume qu’on buvait
en soûlant l’invisible

Photo : FAUSSE MER – Hier, au bassin presque vide du parc Lafontaine.

Le sens tendre du jour

et s’il faut
désarmer le silence

un rayon a changé la lumière
sur la maison d’en face

une fille promène son chien

une feuille tombe qui était restée là
accrochée à son arbre

ce sera toujours devant qu’il m’a dit
et les mêmes fossés

le sens tendre du jour
sans le lourd
ni le piano d’avant

·


Photo : FENÊTRE – Avril 2021 – Montréal

Le bourgeon ivre

Le printemps est venu.
Aussi sublime que fulgurant.
Debout dans la cour, mon café à la main,
je regarde l’érable et ses pousses rougeâtres.
Devant un si grand coup d’amour,
je serais ivre moi aussi.

Tout ce soleil sur la matière, si diminuée soit-elle.
Les pousses, qui fendent la terre lourde.
Passé la cassure et la perte, la semence qui surgit.
Comme autant d’amour ou de haine,
de joie ou de peine.

J’ai relu par deux fois ta lettre.
Collé au mur la vieille photo
qui te rappelle le temps d’avant.

Toi, mon espèce humaine.
Encore faut-il que l’on s’aime.

Photo : SEMBLANCE – Avril 2021 – Montréal

Évidemment le ciel

petit matin dans la cour
avec son soleil
son lilas vieillissant
et mon espoir qui oscille

évidemment le ciel
et le mouvant de la terre

petit matin d’avril
à étreindre les ombres
et les routes du vent

et mon corps qui répond
par un battement doux

·


Photo : UN REGARD – Avril 2021 – Montréal

L’antre du poème

Si ma ville a changé de gueule le temps d’un long repli,
le tiède du vent sur ma peau me parle encore d’amour.

Ma naïveté m’épate.
Tout comme ma faculté d’oubli.
Les deux appartiennent sans doute
à un besoin de regarder du côté moins brisé du monde.

Je suis furieusement habile
à tisser des bouts de mes jours avec des amours à relire.
J’ai gardé surtout le précieux. Comme mes cailloux d’Arundel.
Ceux qui reluisaient dans le noir et qu’on a trouvés cette nuit-là.

Et si tu penses que je déraille,
t’as pas compris combien je t’aime et combien je t’aimais.
Et ça, sans aucun mérite jamais.
Mon coeur est resté le ruisseau qui ne sait rien faire que couler.
Quant à la mer et aux rivières, elles m’ont appris à rêver.

Dans l’antre bleuté du poème, je n’arrêterai pas de t’aimer.
Le reste ne m’est d’aucun secours, d’aucun bonheur à emporter.
·


Photo : JOUR DE PLUIE – Mars 2021 – Montréal

No more posts.