De la rive

C’est mon regard sur toi qui dessine mes jours.
Et sur tout ça, qui se donne.

J’ai le rêve à fleur d’âme, je sais.

Les arbres, infiniment épris, visent la part du haut.
Ils montent dans son axe sans jamais y penser.

Et moi, l’errante, je ne cherche pas de lieu.
Pourtant, mes racines s’étendent.
Et s’agrippent comme à flanc de montagne.

Je t’aimerai encore. Et tout ce qui se donne.

Photo : LAC D’AUTOMNE – Octobre  2017 * Lac Kénogami

La beauté des battures

Géorgie, États-Unis, autour de 1905.

j’ai vu des caravanes
entendu la musique au bord de mon réveil
et des notes qui trahissent mon désir

le long des rivages d’argile
je marche pour apaiser mon amour exalté
et mon cœur à l’orée du néant

je suis tellement vivante
à en peindre et vouloir
des ciels qui se déchaînent et des nuits de bohème

vivante à m’y trouver et vivante à m’y perdre

dans ce monde qui déjà
cent ans avant le vôtre
m’accuse d’hystérie et de divagations
je vois un jour où l’homme
n’aura presque plus rien d’une finalité

un jour où de lui-même
en quête d’efficience
il bafouera son corps et ses états variables

les mots et moyens changent
mais les desseins perdurent

puisse-t-il y voir quand même
la beauté des battures


Photo : INCONNUE / ELLE AIMAIT PEINDRE AU BORD DES RIVES – Prise à Madison, dans l’état de Georgie, aux États-Unis, par F. B. Clench. Tirée de la même collection de photos provenant du grenier d’une maison de la Caroline du Nord. Le photographe a vécu de 1836 à 1914, aux États-Unis et au Canada. Il s’est installé à Madison en 1902, où il a vécu jusqu’à sa mort.

L’odeur du sable

La liberté sent et goûte quelque chose.
Le sable, par exemple. Quand il pleut.

Je revenais du centre où Gaby vit depuis maintenant trois ans. Il est déprimé ces temps-ci, devenu quasiment aveugle au cours des derniers mois. Il ne voulait pas se lever, et je n’ai pas insisté.

Une pluie tiède s’est mise à tomber. De plus en plus fort. Je n’ai pas cherché à m’abriter. Je n’aime pas m’arrêter quand je marche. J’ai marché comme ça assez longtemps pour être bien mouillée. Pas jusqu’aux os, mais pas loin. Puis ça s’est arrêté. Et j’ai continué assez longtemps après pour être presque sèche en arrivant chez moi.

J’en avais besoin. La marche est mon premier remède.

Quand je suis passée près du parc Lafontaine, ça a senti fort la terre et le sable. Et je me suis sentie délicieusement libre.

Photo : PLUIE D’OCTOBRE – Hier, dans l’arrondissement de Ville-Marie

Espoir d’automne

et novembre à venir
et mon cœur ce matin
ou mon corps peut-être
lequel est l’insoumis
lequel se donne au même délire
de vouloir retenir encore
les vents chargés de juillet

et les corneilles devant
sur le même trottoir
qui se disputent des graines
dans la ligne du soleil

et ce monde
et sa bêtise
avec toujours un peu l’espoir
devant la lumière qui vacille
que dans son ombre quelque part
monte une douce révolution

et la montagne toujours si belle
dans sa courbure d’octobre

Photo : LES LIGNES D’OMBRE – Hier matin, sur le mont Royal

La fenêtre fermée

devant la fenêtre fermée
j’ai mis un peu de musique
pour secouer le matin

c’est que septembre a fini
de se prendre pour juillet

tout a changé d’un coup hier
l’air, le vent, la lumière
jusqu’à la couleur de nos mots

le trottoir est cassé
et moi j’y trouve, tu vois
malgré nos vaines parades
une sorte de tendresse
qu’entêtée je ramasse
pour déjouer le désespoir

car si l’automne me fait douter
c’est souvent sa manière
sa beauté qui méduse
dans les élans du froid

bien petit drame
que celui-là

Photo : LA BELLE LENTEUR – 27 septembre 2017

Dans l’aube venue

En Norvège, au début du siècle dernier.

le temps d’un respir
ou était-ce un soupir

dans l’aube venue
et le silence du dimanche
la lumière toujours

si tu la voyais ce matin
l’orangé plus clair qu’hier
dans la blancheur des rayons

en attendant je veille encore
goûtant partout la liberté
même à te vouloir heureux


Photo : INCONNUE / LE GOÛT DES JOURS – Tirée de la même collection de photos trouvées dans le grenier d’une vieille maison de la Caroline du Nord. Celle-ci a été prise à Christiania (maintenant Oslo) en Norvège. Aucune date n’y est inscrite. Mais le photographe, Theodor Finne, a vécu de 1874 à 1938.

Semailles d’automne

les corneilles sont revenues
sur le trottoir d’en face
elles picossent et se tiraillent
les deux veulent toute la place
et mon esprit qui vagabonde
en faisant une grimace
peut-être que c’est vrai qu’à force
d’aimer on n’aime plus
peut-être que tout s’éteint
ou périt dans la glace
mais je sèmerai quand même
dans l’espoir qu’on sèmera
et qu’on voudra semer encore
dans le bel espoir de s’aimer


Photo : L’ARRÊT SUR PAUSE – Septembre 2017 * Près de chez moi

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