Gravure

Un autre enclos de bruits futiles. Je passe de la chambre au salon pour ne pas y planter de brûlure sèche et inutile. Et ma tête plonge par la fenêtre jusque dans l’âme de la branche. Je me sens mieux d’y voir le jour, qui s’empare sans peine des ombres déposées par le soleil d’un matin clair.

La chair n’a pas besoin de nous pour y tourner en dérision les vieux châteaux forts de ce monde. Derrière le buisson ardent, d’une lame affutée je sculpte mon errance. Et je penche, ton calvaire en radeau gravé dessous ma peau dans ce rêve d’une île aux couleurs de Gauguin.

Mon corps se rappelle à l’instant. Devant moi, la feuille qui pend à l’arbre. Je n’ai pas à nommer ni à vouloir. Rien que des heures sans poids. Juste des heures. Et tant que ça.

Photo – ÊTRE LE RÊVE * Juin 2020 – Montréal

La vigne tombe belle

par chance de beauté les roses
et l’oiseau dans la cour

t’as raison la musique
et les mots qu’on attrape
les vents portent une trace
quelque part une grâce

c’est seulement te dire et encore
ces états dont tu parles
et nos matins semblables
le détour, le voyage
plus lent que lent
à aimer l’ombre au pied du mur
comme là, le dos sur la pierre chaude
dans la tiédeur du temps

si l’ortie me brûle c’est
ça, c’est toute mon âme qui lui ressemble
et que l’amour est fort autant
qu’une mer sauvage

la vigne tombe belle
lourde par la fenêtre

je répondrai si tu m’appelles

Photo – LE DON * Juin 2020 – Montréal

Entre plume et mer

envie de mer qui chante
sans essayer d’y voir
et de couronnes à mille milles d’ici
d’oiseaux
de leur force sans force
du coulement de vivre aussi noir
que blanc

debout dans le couloir
mes yeux sur la photo
le rompu
qui s’approche

je connais la musique
vague
de la mer là-bas
et de nos âmes, qui sait
de nos âmes
sur les pans flous d’un jour
qui tient à autre chose

par le ventre, d’où partir
le bleu l’emporte
le huard du lac
et le piano encore

 


Photo – PLUME SUR MÉTAL * 3 juin 2020 – Montréal

La blessure amande

L’écorce suit l’invisible
et l’invisible suit l’écorce.

Et la blessure amande. Cet espace entre les roseaux dans les vaisseaux mères de l’absence. Chargés de bois d’amers pour autant de fruits tendres.

Elle aussi se voulait porteuse d’espérance. Dans les vents d’un lignage, sur les refrains de l’âme. À mer perdue devant la lune, poussée à coups de vagues et d’horizons tracés d’avance. Un corps à dire, écrit en abstrait d’existence. Ni mur ni secret peut-être, mais une vie qui louve avec trop à y taire. L’erreur est blanche, dit-on. Mais la bêtise s’entend, comme un chant, en fracas de pierre chorale.

Le geai trouve sa forme dans son destin ouvert, où les ailes se déplient, sans terre métaphore. De ciel en clair d’espoir.

Photo – TRANQUILLE * Champ des Possibles, 3 juin 2020 – Montréal

L’indocile

bien sûr la nuit
la liberté comme l’oiseau la branche
le feu de l’arbre et le sublime
à dire ma gratitude
pour celle qui m’en parle
la folle envie du
reste, passagère

et le soleil qui sort
comme tout le blanc d’envers
qui poème ma ville

et ma robe vieillie
où souffle la caresse
qui glisse jusqu’à ma peau
et mon ventre, comme le vent qui vit
et meurt d’abandon

j’aime ces chemins longs de lointain
les détours en bateau
le tout de tout ça où je reste
accroupie et debout
à jouer de ces heures
qui coulent entre mes feuilles
comme l’encre qu’on désarme
à force d’aimer
l’indocile

 


Photo – NOS ÂMES VAGUES * 28 mai 2020, Montréal

Habits de saison

Mes pieds, dans la terre chaude du jardin.
D’un coup, l’été. Un coup de masse sur des matins frileux.

Et tout ce tiède autour, de sang sur et gelé.
Des gerbes mises à terre par des vents débridés.
Le cuir s’épile, dit-on, parce qu’épilé c’est mieux.

Là devant moi, le ciel bleu disparaît
derrière un mur d’émeraude.
Si beau toujours ce cillement de l’instant.
Ce clair de l’aube et de l’ombre.

Photo – ÉTATS HUMAINS * 26 mai 2020, Montréal

Passer à l’ombre belle

et l’eau fraîche versée
où les oiseaux viendront
près de l’érable vif

le silence est nappé
sur la pierre brûlante
et pourtant on dirait que je t’aime

dans la liesse alchimique
de ne rien y savoir
de n’y vouloir surtout
que le coup de mon sang
les broussailles de mon coeur
dans son épaillement
passer à l’ombre belle
au sauvage des jours
avec rien à mourir
que la peur du dernier

où le corps en démêle
de toute l’éternité

Photo – TOUJOURS SUR LE CHEMIN DES FEUILLES * Hier, le long de la voie ferrée – Montréal

Les promesses de l’incertain

un vent chaud dans la cour
j’ai imité l’oiseau, sifflé comme lui
et j’ai pensé à mon père, son amour de la vie

dans mes plus beaux souvenirs d’enfance
il y a mon chemin seule
pour me rendre à l’école

si jamais un jour je meurs
j’emporterai avec moi
toutes les promesses de l’incertain
et tous les soleils de l’errance

 


Photo – LE MERLE PERCHÉ * Hier, au-dessus de la cour – Montréal

Deux mondes

elle se pose
parce qu’on se pose
c’est l’âme comme l’oiseau
qui y regarde autour
les feuilles
dans le vent qui se donne

et là, dans l’air rendu suave
l’écureuil
sur un fil électrique
et le voisin penché
qui attrape son journal

le ciel est magnifique
et le vert si tendre
qui ne durera pas
puisque déjà encore
la saison qui avance
et l’oiseau comme l’âme

Photo – AVANT DE TRAVERSER * Dans le Mile End * 19 mai 2020 – Montréal

Le bruit des bateaux

« À vouloir allonger la vie, on en perd le sens. »
Mots d’une amie tendre

Tant de bateaux criards
qu’on en perd le vent
et tant d’écueils semés
inconsidérément

J’ai mal à mon monde
et à la peau des autres
à ces regards tranquilles
quand ils croisaient le mien

 



« Le bruit des bateaux à moteur stresse tellement certains poissons
qu’ils réagissent moins souvent et moins rapidement
aux attaques de leur prédateur, ce qui double leur taux
de mortalité par prédation, indique une étude publiée vendredi. »

Agence France-Presse * Février 2016



Photo – D’ERRANCE * Le long de la voie ferrée – 19 Mai 2020 – Montréal


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