Le temps fait à son vent

J’ai ouvert le rideau comme tous les matins,
sans vouloir rien de plus ou presque.
Le ciel se remplit tranquillement à force
de fleurs dans les érables. Tout prend
beaucoup de jours, le froid qui s’éternise
ralentit la cadence.
Une chose est certaine, depuis les années
qu’ils sont là, les fleurs des forsythias n’ont
jamais tenu si longtemps. 
Le temps fait toujours à son vent et
je pense que j’écris pour ne pas
tomber de ma chaise.

Photo : QUELQUE PART À L’ENTRÉE DU MONDE * C’était hier – Montréal 2026

Néanmoins

Même rue, même ville. Depuis que je sais pour le vent, je remonte les jours à petits coups de ventre. Je me rejoue les soirs de ciel et les nuits près du lac. Mes plus folles histoires. J’ai quelque chose de l’accro.

En même temps, il y a Charlie. Charlie qui réinvente le monde, mais personne ne l’écoute. L’enfant magicien sans raison avec son chapeau bleu et son vélo qui en arrache. Lui qui sourit toujours avec le cœur au fond des yeux. Malgré ceux qui ont tout et qui lancent tout à la poubelle. Ceux qui bafouent tout l’important, du moins ce qui compte vraiment.

Ça me fait penser, j’ai connu un autre Charlie. C’était il y a longtemps, quarante ans en arrière. Charlie que j’ai aimé, aimé à la folie. Un jour, il a dormi où je dormais et ça nous a suffi pour tomber en amour. On s’est écrit longtemps après. Il a vécu en Australie, en Angleterre aussi. Si j’avais eu une autre fille, je l’aurais appelée Charlie.

Photo : NI AVANT NI APRÈS * Hier après-midi, en bordure de la voie ferrée – Montréal 2026

Blue Moon

j’essaie, j’essaie
et je me bute
à moi non mais qui d’autre

tu peux laisser venir, dit Jeanne
comm’ le vent quand il nous avale
sans autre raison que lui-même

d’ici je vois mieux les ruisseaux
et les histoires qu’on se raconte

le forsythia s’éclate sur le trottoir devant
et ses fleurs qui tombent déjà

avec deux lunes en mai
la seconde sera bleue

Photo : LA COULÉE * Hier – Montréal 2026

Pistrire

Dehors, le vert fait sa verdure.

En attendant, dit Laure, je fouille sans trouver.
À peine un bout de pain, sans beurre pour la tranche.

Dans l’escalier devant, un beau gars attache sa veste.
C’est le dernier amant de l’autre.

Et le temps qui s’amuse à pétrir nos âmes.
S’il y a de quoi pleurer, y a sûrement de quoi rire.

Photo :  LE CORPS EST UN ÉTAT VARIABLE * Avant-hier – Montréal 2026

Les neiges mortes

on ne voit presque plus
que le bord de l’hiver

depuis le tout dernier mouvement
la musique est plus claire –
les notes s’éloignent l’une de l’autre
du moins, je les distingue mieux

qui du poignet ou de la paume
et ce qui sépare les deux

le ciel est bleu froid ce matin

avec toutes les heures reprisées
et la noirceur qui fait son temps
on ne s’enflera pas
d’autant de neiges mortes

Photo :  BONJOUR PRINTEMPS * 17 avril 2026 – Montréal

À peine le temps

ne va rien me prêter, dit Laure
surtout pas d’intention
pas plus qu’à la feuille mouillée
affalée sur l’asphalte

est-ce qu’on est jamais prisonnière ?
c’est si court tout ça
à peine le temps d’errer
et de s’apercevoir

je ne m’oppose à rien
plus fort qu’à moi-même
pour y mieux jouer de la pluie
et du jour et du vent

Photo :  SUR MON CHEMIN UN CORPS DE FEMME * Hier – Montréal 2026

Crocusseries

on y manoeuvre un chemin fou
le long d’une route folle
et j’ai toujours aimé la brume

alors ce sera sans drame
sans me noyer debout

de toute manière le temps
et le vent qui s’en mêle

et même les crocus blancs
là-bas plus haut sur la rue

Photo : IL MOUILLAIT JUSTE ASSEZ POUR FAIRE BRILLER L’ASPHALTE * 10 avril 2026 – Montréal

J’aurai eu des yeux

puisque finalement et encore
il nous reste la pluie

qu’il n’y avait rien sur la porte
l’avait-on même vu

quand bien même on ne bouge pas
les oiseaux qui s’envolent

un jour j’aurai eu des yeux

en attendant
on peut se demander
le coeur, la rose
c’est jouer d’âme
sur le jour qui attend

Photo : LE TEMPS DE NOUS * Avant-hier – Montréal

La torpeur et la mue

À chacun son histoire.
En attendant, rien n’est moins vrai que les échelles.

Une femme marche avec son chien.
Elle boite et ne se presse pas.
Et lui s’arrête un peu sous le petit pommier.

On dit qu’il va pleuvoir. Qui sait, peut-être
qu’il ne neigera plus.

Un camion fonce dans la rue.
Au même moment, une fille passe en jupe légère,
ou l’espoir du printemps
.
Elle replace ses écouteurs et fonce à travers le vent froid.

Pour les araignées qui hivernent,
le temps de la torpeur achève et la mue d’avril s’en vient.

Je sors de la nuit comme d’une grotte, dit Laure.
J’ai dormi sous mon gros manteau, comme un
voyage dans le temps.

Photo : DANS NOS VIES À PLUSIEURS * Avant-hier – Montréal

Une tache sur le plancher

C’est encore le même corridor.
Les arbres et les mêmes maisons qui tremblent dans les flaques.
Pour rester fidèle à moi-même, j’ai fait une tache sur le plancher
en voulant embellir l’évier.
On fait pas toujours ce qu’il faut. Ou peut-être.
En attendant, il pleut à siaux, dit Laure.
On dirait le printemps.

Photo : LES TRÉSORS DE TROTTOIR * Montréal – Avril 2026

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