Les sillons verts

C’était il y a plusieurs années, une quinzaine peut-être. Il était là debout, juste à côté de moi, je voyais ses souliers. Sortis au même moment d’une bouquinerie rue Mont-Royal, on attendait sur le feu rouge. Je me suis vue lever les yeux, lui dire combien je l’avais lu et combien j’aimerais qu’il me guide dans cette forêt des rêveurs qui planchent sur les mots. Mais j’ai eu peur sans doute de finir par trop obéir ou de trop vouloir être vue. Quand le feu est passé au vert, j’ai traversé la rue sans tourner le regard. Mon rêve était intact. Personne n’était entré.

La liberté que je réclame est aussi une prison d’errances, un lieu clos de silences.

Chaque jour où je me perds, je me retrouve un peu. Plus le temps passe, plus je me dis que je n’instruis jamais au fond que la vie elle-même, pour ainsi dire l’âme. Ailleurs que ça, je ne sais rien. Sinon là ce matin, le pic qui tambourine et la tourterelle qui pleure. Moi qui me rêvais cultivée, je suis l’ignorance incarnée.

Hier au coucher du soleil, les arbres versaient des sillons verts sur la rivière tendre.

 Photo :  LE BAISER DE LA PIERRE * Laurentides – Juin 2026

4 réponses à Les sillons verts

  1. demain
    je continuerai à saisir
    les défauts d’horloge

    pour qu’un autre temps apparaisse
    avec ses sillons d’écoute

    et les arbres
    toujours les arbres

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