Soir tonique

C’est certainement une dose épurée de bonheur. Ça sent la sève qui descend, dans le visage et tout le corps. L’hiver reviendra.

Ça grouille dans le resto. De vie et d’insistance. Cette musique, que je ne mets jamais chez moi, m’insuffle une énergie, vitale je dirais. Le barman m’a souri, timide, en poivrant un cocktail – je perds ses yeux de temps en temps à cause de la colonne qui se trouve entre lui et moi. J’ai le siège au bout du comptoir, tout était pris ailleurs. Mais j’y suis bien. La serveuse m’a fait de la place pour que je puisse écrire, c’est tout ce que je voulais.

Je vieillis sans doute en sauvage. Une ourse qui a fait son chemin et trouvé sa tanière. L’hiver sera ma suite. Ma fuite. Dans la chaleur d’un lieu clos, d’une pièce où écrire. Pour le moment, le plat qu’on m’a servi est délicieux, je le mange avec appétit. Sur James Brown et sa sex machine. Ma tête bouge sans moi. Mon corps n’oublie rien.

Photo : BORNE 291 * Montréal – Septembre 2022

Le sort au ciel

m’en vais marcher jusqu’au
théâtre – au long fil des trottoirs, je

croiserai vos regards sans rien
vouloir de plus –

le silence dans ma bouche
prend chaque jour un goût accru
de liberté – 

après tout, ce qui

commence à l’aube y trouve toujours
sa fin sans nous

Photo : LES CONTRASTES VERSÉS * Septembre 2022

L’attrait

C’était hier. Un coup l’arbre trouvé, j’ai filé dans le sens contraire,
m’exposant aux atomes qui giclaient des murs de l’usine. L’odeur n’a
pas changé – le parfum trafiqué continue sa montée.

Quand même, les derniers mois passés dans l’ombre du jardin.
Et cette pluie d’automne qui dégoutte du toit.

Au fond l’attrait reste le mot dans sa trempe initiale.
Illisible mais juste, et chargé depuis l’aube.

Photo : CHAISE * Septembre 2022

Va ton coeur, Corneille

Juste au bout des yeux, le doré qui revient pénétrer le jour.
Mais le pied et le poids. Les guéguerres ont la cote, dedans comme dehors – autant de choses vaines auxquelles on obéit.

Et toi ma belle amie qui te fais plus lointaine, plus obscure qu’avant, ton bleu de noir me manque, et ta douceur savante. Le ciel est vaste et nos âmes cassantes – je comprends qu’on veuille fuir la bêtise du monde.
Va ton coeur, Corneille. Mon bel oiseau vagabond.

Photo : BONJOUR LE TEMPS – Montréal * Septembre 2022

Gould au matin

La voix qui glisse.
La tienne d’abord.
Et puis la sienne, sur son piano.
Comme une rivière.
On parle à peine, sans trop savoir.
La vie qui s’invente sans nous.
Et les fleurs jaunes dans le carré avant.
Sur fond d’asphalte et de traits de soleil.

Photo : RUE LAURIER * Montréal – Septembre 2022

Sel de lumière

J’irai marcher encore, et de plus en plus fort.

Tu dis qu’il y fallait le livre et qu’on l’a pas trouvé.
Qu’on y cherchait une ressemblance avec les dévêtus.

Ça pourrait faire un argument pour le corps immobile.

Mais te voilà encore, de plain-pied avec l’aube, à attendre la résurgence.
D’une rivière peut-être, comme un repère pour l’oiseau qui repart.

Car quoi qu’on fasse, dis-tu, tout ça restera implicite.
Une suite de pleins ciels à prendre ou à laisser.
Comme le silence, et les méandres. Et la lumière tendre.

Photo : LÀ – Montréal * Septembre 2022

L’appareil

On a marché longtemps, jusqu’au coeur de l’ouvrage.
Il ne nous restait plus qu’à rentrer.

Il y avait la nuit, l’amour à profusion, et toutes 
ces années à embrasser la pluie. Et le temps, oui, le temps.
Le temps long comme on l’aime. 

On est restés dehors pour écouter le vent.
Sous ton pied délivré, dans le consentement,
le soir nous a montré d’où y prendre le monde.
L’appareil était là, à moitié sous les cendres. 

Tout avait été dit. Ça restait une histoire 
de beauté, et de regard encore.

Photo : AMOUR DE PLUIE – Montréal * Septembre 2022

Café noir

Tu dis que tes nuits sont trop blanches
et la part du bleu trop pressée d’y enlacer le saule.
Que c’est le bout d’hiver passé loin de la bousculade,
de l’incendie, et du même escalier brisé.
Ça se voit par les coudes en feu,
est-ce qu’il faut vraiment que j’insiste? 

Et là, ce matin de ciel clair.
L’orangé qui s’avance sur les portes et la brique.
La main dorée, dirait la tendre.

Sur la variation qui s’en vient,
on peut faire comme on fait toujours.
Demande ton café noir avec une crème à côté.
On se fera une histoire d’âmes. De ciel d’automne et de rivières. 

Photo : UNE NOUVELLE JOURNÉE POSSIBLE – Montréal * Septembre 2022

Mouvement d’eau

le long des lignes
sur l’asphalte ou ailleurs –
le fleuve et le mouvement de l’eau
pour me souvenir

et là le saxophone, un homme beau
notes de grâce

ce pourrait être une autre ville et
le désir serait le même
une note longue –
et comme la sienne ton âme
peut-être

l’enfant est endormi, sa chair pénétrée
vent de dislocation – le monde
se rassure
l’espace de la course et d’un certain silence

éviter le dur et l’amer

et dans la patience des fleurs
des mots attrapés au hasard
si tu lisais ce que je n’écris pas

c’est nos mondes à des lieux
le mien ce matin est d’asphalte
et de soleil au pied –
toutes ces choses que je tais 
ma mère avant moi le faisait

j’ai une pensée de mer
et d’un piano blanc sur le sable

Photo : DOUCEMENT SEPTEMBRE – Montréal 2022

Point d’orgue

je n’ai jamais trop su ni le jeu
ni les fleurs – le vent donne un coup et
l’illusion s’incline

mais les violons qui bercent, et le piano

on y saura mieux les retours fragiles
le murmure des humeurs et le bruit des fatigues

et avec ça notre soif d’errance
et tout ce qui meurt à mesure –

et ce qui chante
même dans la rupture

Photo : TON ÉPAULE – Laurentides * Été 2022

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