Elucubratio

Je sais que ceux qui haïssent ont à cela de bonnes raisons.
Mais pourquoi devrions-nous choisir toujours la voie la plus facile, la plus rebattue?
Au camp, j’ai senti de tout mon être que le moindre atome de haine
ajouté à ce monde le rend plus inhospitalier encore.
Lettres de Westerbork, Etty Hillesum
_

La fumée vient jaunir le ciel.

Le merle, toujours le même, vient se baigner dans l’abreuvoir.
Comme s’il était seul à savoir.

Et ce geste qui me ramène – et ma force et ma faille.

La nuit est passée comme l’autre et le vent a fait ce qu’il fait.
Rien ne change trop vraiment.
Mes élucubrations encore ne servent toujours comme jamais
qu’à me brasser la cage, éveiller mon humanité.

L’amour dès lors qu’on l’imagine.
Comme nos jeux de craie dans la ruelle.
C’est la petite comme l’eau.
La petite comme l’eau vive.

Tu me demandes si quelque chose ne m’a pas avalée toute crue.
Mais si je le disais, tu vois, on risquerait trop de le croire.

 Photo :  UN DÉCOR À SE FAIRE – Avant-hier * Montréal

Autour du catalpa

à tort ou à raison, on a ignoré la fumée
Sid est arrivé en premier –
mon précieux confident, quarante ans qu’on se connaît
à part Marie qui travaillait
tout le monde s’est pointé
J’ai tout enregistré
on a parlé du catalpa
de la vie qui s’écoule entre mafias et lunes
des ruisseaux qu’on détourne en se servant de pierres
du MacGuffin aussi
on a ri et pleuré puis j’ai tout effacé
On a mangé et c’était bon malgré l’arrière-goût de brûlé
autour de deux heures du matin, la maison s’est vidée
pour que rien ne s’écroule, on a pris soin de décrocher
la tête du charbonnier perdu
Ce matin le pin se délasse
le soleil dessine des formes sur la maison d’en face
je ne refuse rien, ni l’amour ni la haine
la honte a égaré son ange, les murs fument encore
à force de jours et de temps
nos amours se ressemblent

 Photo :  LES VENTS DE SAISON – Hier * Montréal

Infiniment rien

Les mêmes pas, le même jour. Et j’avance sous la pluie.
Et maintenant dans la nuit sans rien savoir vraiment.
J’ai perdu pied, dit Laure. Sur une fissure dissimulée
par des jours de désâme. Des jours à bûcher pour avoir
de quoi mettre dans l’âtre de l’âme et du corps.
Avec ce sentiment d’avoir pris mon billet
en mettant les pieds dans la gare, que le chemin
et la destination n’ont rien d’aléatoire,
que tous les autres autour sont une partie de moi,
et que l’histoire s’écrit ensemble.

Devant l’indémêlable, le vent continue de souffler. Et toi tu marches. À la fois pour vivre plus fort et pour mieux oublier ce qu’il faut savoir oublier pour toucher la beauté du monde. Le grand irréparable qui devient toujours autre chose. Il te suffit d’entendre Sabrina Pasterski défier en souriant les théories de la physique pour te rappeler combien on ne sait qu’infiniment rien.

 Photo :  L’ÉVÉNEMENT SUBLIME DE LA PLUIE – Hier * Montréal

Vagabundus

Presque tous les matins sur mon chemin vers la rivière – vu au bout du champ un beau grand chevreuil seul…

Et ce matin le merle venu faire sa toilette dans l’abreuvoir de verre.
Les murs usés de la remise, la peinture qui s’effrite et le ciment à découvert. Le vieux lilas tordu et sa branche morte laissée là pour la grive solitaire.

Le carton froissé par la nuit et par la terre humide.

Et ça s’écrit sur mon errance, mon rêve d’une âme tranquille.
C’est tout dire sans le dire, bouger sans tout le poids du monde.

 Photo :  REFLET D’UN JOUR DE GRANDE CHALEUR – Avant-hier * Montréal

L’ombre et le saillant

J’ai marché tôt. Je cherche l’ombre
dans l’air bouillant.  

J’y ai mis toute ma maladresse.
Personne ne me pardonnera puisqu’il n’y a
rien à pardonner.
Je n’ai fait que jouer l’instant à l’instant où
c’était mon tour.

Même le silence a un goût –
de s’abstraire du saillant est une langue en soi,
une musique d’eau.

De tout inventer à mesure.
Dans tout ce tendre. Qui cherche encore
à se faire doux.

 Photo :  FRANÇOIS DU PARC * Hier après-midi – Montréal 2026

No more posts.