Giron

je m’habille plus facilement
de noir
et plus les années passent
plus on me reproche
mon silence – j’ai glissé où
s’est brisée
la terre
et perdu la manière
de discourir longtemps –
l’aigle a beau se poser
sur ma main
j’ai le pied
hésitant
sur le chemin des
autres –
la lourdeur de mes hanches
peut-être

Photo : L’OR DU SOIR * Mi-mai – Montréal 2025

Insinuare

C’était l’histoire.
Ou quelque chose d’une colline et d’un grand fil noir à glisser
entre les pâleurs et les blancs.

Des arbres aussi.
Que le corps se faufile avant que la nuit ne l’endorme.

On n’a presque rien vu.
À peine le fleuve et les rivières.
À peine l’eau, qui pénètre le fruit.

Tout ce temps à attendre que la beauté
suffise au monde.

Photo : LE PARAPLUIE TORDU * Hier – Montréal

Scrutari

Une fois près de l’eau,
je n’ai plus voulu que m’assoir
et la voir couler.

On est restés là immobiles
pendant un long moment. 

Regarde, tu m’as dit,
la finesse de tes chevilles.

Des bouts d’arbre flottaient.
Puis la lumière a changé.

Il s’est mis à mouiller à siaux.

On a remonté la colline
et lentement repris la route.

Tu es si souvent sans merci.

Peut-être.

Photo : MERULUS * Avant-hier – Montréal

Imaginarius

Le ciel se couvre. Le fond de l’air est chaud et ça continue de monter. Laure rumine.
     – T’en fais pas pour ces morts, dit Maude. Y a rien d’autre à y voir que les aléas du printemps, les appétits et les reflets. Et puis le jour, qu’est-ce que ça veut dire le jour, tous les jours sont les mêmes, non ?
   La moue de Laure. Ça commence à frôler l’angoisse. Maude poursuit.
     – Tout va vite, c’est vrai, et la pensée déforme. Le temps nous manque qui s’en va. 

Le vert des arbres change déjà.
     Si j’ai passé ma vie à fuir, c’était plus fort que moi. On ne sait rien, on imagine. Et le printemps fait ce qu’il fait.

Photo : PROFIL D’ALISE * Mai 2025 – Montréal

Fugire

Ça y est, la cour est arrivée. Je peux enfin m’assoir dehors sans frissonner. Plus près des scies et des marteaux, mais l’air et le soleil compensent.

Je vais au cinéma ce soir. En attendant, je pense à nous encore, tout ce qu’on aime à nous voir croire. La peur est incisive qui grouille et mord à l’intérieur. Du bonbon pour les gros joueurs.

Amour de fuite. Pour échapper au piège de l’enterré d’avance.

Photo : D’UNE RUELLE * Avant-hier – Montréal

Les heures claires

Je léchais la portée et elle vaquait au reste.
Aux grandes fenêtres, par exemple.

Après les perles viennent les cernes. Forcément la poussière.

Le soir sous les réverbères,
on étirait le bras en écartant les doigts.

J’y ai vite convié la chair. Et plus tard, la poésie.

Il pleut des fleurs sur ma ville. Lune de mai.
Je passe du temps dans mes carrés plantés. Et je brûle des lettres.

Photo : LES HAUTS LIEUX DE L’ENFANCE * Mai 2025 – Montréal

Instans (qui serre de près)

Une petite araignée tendre.
Belle comme je la vois, dans la vigne vierge qui débourre.
Qui attend là sans rien attendre. Rien qui n’y soit déjà.
Et les enfants qui jouent. Et les enfants qui dansent.
Je n’aime pas la morale. Je n’aime pas la leçon.
Pas celle qu’on fait ou qu’on reçoit.
J’aimais mon père qui le savait. Ma mère qui ne s’en souciait pas.
Ce qu’on devient à force d’être.
Les arbres devant sont magnifiques. Si hauts par-dessus les maisons.
Les flaques font rebondir la pluie. L’air s’est refroidi un peu.
J’entends des avions dans le ciel.
Chaque jour se verdit. Et mon coeur se gonfle.

Photo : BONHEUR DE PEAU – Mai 2025 * Montréal

Promissa

Le vert prend le dessus, tendresse quand tu me tiens.

Jeudi près du collège, quand j’ai lu le mot glabre sur l’étiquette d’un marronnier, j’ai cru que ça voulait dire triste. Et là, je repense aux promesses. À celles qu’on me faisait quand moi je ne demandais rien. Comme s’il était obligatoire dans la mécanique des jours que les choses mènent quelque part.

En même temps, l’amie a vu. Mon dépareillé de souliers. Ou la mémoire de l’enfance venue taper du pied.

Petit pommier, m’aimeras-tu ? Mais pourquoi pas, qu’il me répond.

Photo : PRINTEMPS COTILLON – Mai 2025 * Montréal

Prehendere

Impalpable passage. Comme des bouches d’eau, des saisons affleurantes. Tous ces impossibles possibles.
     La pluie a pénétré autour du château fort. Y a deux fossés, soufflait mon père. Le chemin est étroit, tu tombes et te relèves. Et j’ai pris ça. Comme la photo de ma soeur. On prend ce qu’on y prend.
     Je veux te dire aussi, t’as raison pour les géraniums, c’est pas un rose bonbon qui sait pas où se mettre. Entre la violette africaine et les branches en bractées, je peux même inventer Marseille.
     Ça aussi je le prends.

Photo : CHERRIER – Hier * Montréal

Breka

J’étais sans doute écartelée d’avance. La musique n’était jamais loin mais j’étais déjà prise ailleurs. Alors le vent sur les chevilles, dis-moi pourquoi j’aurais eu peur après autant de temps passé à y goûter le froid.
    La rivière ne se soucie pas des regards furibonds. Et moi j’aime trop la rivière pour accoucher ou naître ailleurs. La même d’où gicle autant de pâle, de gouttes agrafées. Et la brèche qui s’ouvre à l’idée qu’on puisse passer une vie à scruter son propre vertige. Le pot, le pot, attention qu’il se casse, dit Maude, le rayon partirait avec. C’est tout l’oblique, comme une branche qui manque d’eau. 
    En attendant, la rue est belle de soleil. Allons marcher encore. C’est toujours un chemin. Et on y va en pesant fort, dit-elle, sur la pointe des pieds, en longeant les bourgeons, les bouquets à venir d’autant de fleurs tendres. Rien ne sera interrompu. Pas plus qu’abandonné. 

Photo : DANS L’AIR PLUS DOUX – Hier * Montréal

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