Le flou d’ardeur

Je ne sais rien sinon que tout traverse tout. Et que l’eau y tombe toujours avant que la terre soit mouillée.

Elle m’a dit ça il y a vingt ans et j’ai pas oublié. On riait et pleurait beaucoup quand on était ensemble. On s’était réservé les soirs pour se dire les choses. La maison était assez grande pour qu’on puisse y vivre à plusieurs. On y avait passé l’hiver, Marie et moi. Tous les matins quelqu’un veillait à faire un feu. Le monde voulait une promesse qu’on refusait de faire. Et les jours se levaient les uns après les autres.

Je n’ai pas peur de l’invisible. Mais il y a trop de parenthèses et on finit par échapper le sens du beau et du sauvage. Et pourtant on le sait, les fous aussi le savent, que tout est déjà là. Et quand même on joue de contraintes, d’un flou d’ardeur dans le mensonge.

J’ai croisé Marie l’an dernier. On a marché un peu dans les traces d’avant. Tout avait été dit. On s’est embrassées tendrement. Le temps fait bien les choses quand on le laisse faire.

Photo : BOUE – Fin mars 2025 – Champ des possibles * Montréal

Ponderare

C’est toi qui me l’as dit : tout se déplace. Les mots, les phrases avec.

Hier jusqu’à tard encore, t’as avalé le vin comme ta mère suppliait son dieu. T’as parlé d’une église et d’un arbre tordu, d’un enfant malmené, d’une tête brûlée à force de trop de rien. J’avais du mal à suivre. Mais tes silences en disaient long. De ceux qu’on coince entre deux rires pour empêcher l’emportement.

Le resto a fermé. On s’est tenu le bras jusqu’à ta porte. La marche t’a un peu dégrisé sans doute et tu as parlé du printemps, du moins je crois. Les oiseaux reviendront et il n’y aura pas de fenêtre entre eux et nos matins. Ce qui se tient derrière restera derrière. La nuance est la perle et on l’a égarée.

Ta mémoire me suit dans la rue et j’en fais tout ce que je veux. Avec le regard que j’ai vu, on peut traverser toute une vie.

Photo : PAUSE – Hier * Montréal

Carnets de pluie

Tu te demandes ce que j’ai fait de Brautigan.
De mes carnets pour jours de pluie et mes bouquets de fleurs tendres.
La paresse, tu dis.

J’avais surtout besoin d’espace. Dans ma tête et ailleurs.

Photo : MARCHER DANS L’AUBE – Fin mars 2025 * Montréal

Pied berger

une fois d’infinité tendresse sont tes larmes
d’y reprendre l’histoire ni au début ni à la fin

– C’est lourd d’être le poids, répond Clara, ou de croire qu’on l’est. C’est ça, tu vois.
– C’est le monde qui t’aspire, dit Maude. Moi j’y vois toi. Sur le versant de nous.

Loin des plateaux et de ces chansons qui endorment, un autre pied berger pour y tenir le corps. Tout effacer encore pour toujours tout refaire.  

Ou les rivières de notre humanitude.

Photo : LE PRINTEMPS DE NOS ÂMES * Avant-hier – Montréal

Fortitudo

Ce matin en brossant mes dents m’est revenu le parfum âcre du tabac que fumait mon grand-père. Assis au bord de la fournaise, il tirait sur sa pipe. L’enfance fait ça, je me dis. Elle dépose sur les contours les tout premiers parfums du monde. Et la mémoire avale le reste.

Pendant ce temps, tu me vois manquer de courage. Moi qui m’invente si facilement des histoires d’absence et d’oubli, je ne sais pas si c’est la rue redevenue blanche ou le rendez-vous décalé.

Le vent me soufflera patience. Au grand hasard, le temps venu, on aura un Steinway. 

Photo : LE GOÛT DU MONDE * Samedi dernier – Montréal

Les troublantes saisons

ma ville sur un beau dimanche
et ses dernières neiges fines
et tous ces mots
qui veillent à la renverse

si je ne tombais pas ici 
que ferais-je de ma langue
et du printemps qui se refait
tout aussi troublant que l’automne

le sens qui avale des miettes

je me débats toujours
tellement je n’ai rien à vendre

je me demande quand on s’aime
et c’est si parfait de mourir

mais je trouverai sous la table
tous les verbes qu’il faut

Photo : VIVRE POUR LA BEAUTÉ * Avant-hier – Montréal

La part d’asphalte

Et ce poème de la chaise droite.
Comme si tout était su d’avance.
Je sais, ça n’exclut ni l’ange ni le ciel.

On se connaît, dit-elle.
On se sait et on se ressemble.

Et ces mots qu’on détourne pour avaler l’instant.
Ceux qu’on manie pour endurer
les silences lointains, le tombant d’une écharpe
ou la beauté cruelle.

Par chance, les trottoirs nous retiennent.

Photo : LA GRAVITÉ * 15 mars 2025 – Montréal

Le délit

Le fauteuil était rouge. Rouge comme dans l’histoire…

Un fauteuil rouge comme dans l’histoire.
Mais sans le piano. Du moins le vrai piano.
L’autre piano faisait semblant.
Il était sans bois et sans âme.

Ainsi me voilà prise.
Prise dans le flagrant délit.
Celui d’un ange qui n’entend plus à rire.
Qui serait tombé de la lune.

Ça me ramène au piano noir
tombé droit du troisième étage de la maison
devant chez moi.
Je l’ai vu choir sur le trottoir.

J’aimais déjà les bords de fenêtre.

Photo : LA SOUTENABLE LÉGÈRETÉ DU PRINTEMPS QUI S’AVANCE * Hier – Montréal

Ça et la lune

C’est un pincement, c’est ça.
Et ça se pose. Là où il faut pour vivre.
C’est toujours sans rancune. Mais ça n’empêche rien.
Le vol se fait même s’il n’y a qu’une larme à prendre. 

Hier, dans la vigne vierge de la cour,
j’ai vu un pic flamboyant pour la première fois.
Il picorait les baies fermentées par l’hiver.

C’est vouloir dire ça et la lune.
Comme les écharpes dans le ciel.

Photo : ET MARS À MOITIÉ * Hier – Montréal

Histoire de berge

La lune montait vite pourtant.
Mais on est quand même resté là.
Sans trop bouger.

Il faudra bien se décider.
À faire le lit puisqu’on va y dormir.
Mettre la table aussi.
Malgré la berge en bas qui s’accroche une eau sale.

Il n’y a aucune raison qu’on ne rie plus ensemble.

Photo : ET LA CANDEUR DÉSARÇONNÉE – 11 mars 2025 * Montréal

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