On parlait d’aller voir ailleurs. Un autre insoutenable. Et d’y aller encore comme entre les oiseaux. Et comme l’eau peut-être. On ferait avec le cassé. Le grain entier ou pas.
Ça va aller, tu dis. Le gars d’en face a mis sa belle étoile. Celle de l’année dernière.
Toute la beauté toujours. Et balancer le reste. Poser nos yeux sans rien savoir. Seulement la ressemblance.
Et moi je n’ai rien dit. C’était faire avec le brisé. Tout le cassé de nous.
Photo : LES TENDRES BOURRASQUES * Aujourd’hui 14:08:36 – Montréal
C’est déjà tellement froid dehors, ça ressemble à janvier. Le sentier est changeant qui longe la voie ferrée. J’y vais et j’y retourne, les enjeux y sont poétiques. De toute façon, le soleil tient la barre et l’hiver sera l’hiver. J’ai croisé une bande de moineaux hier, qui piaillaient à tue-tête à l’abri d’un buisson serré. Vu deux enfants aussi qui jouaient sur une butte de fortune pas loin des grandes cheminées. Avec tout ça et même moins, le monde reste encore le monde.
Finalement, j’ai laissé tomber. Le texte, je veux dire. Sur les bêtes qui marchent au pas. J’aime mieux penser aux âmes qui trottent. Et au temps qui n’est pas perdu.
Photo : BONTÉ D’HIVER * Avant-hier, le long de la ferrée – Montréal
Dans un monde où les mots ouvrent et ferment l’espace, le temps s’épuise doucement. Comme s’il était premier et dernier à savoir. J’ai marché dans l’air mouillé. Seule. En partie sur la voie ferrée. Y avait des os à voir. Et des pierres à gruger. Un tien méli-mélo. Un beau casse-tête sans sa boîte ni aucun complément direct. Mais surtout, la robe était parfaite.
une aube en peaux de lièvre – c’est même pas décembre
tant pis, l’hiver sera l’hiver et l’époque, l’époque
je m’arrangerai avec tout ça pourvu que tu frissonnes un peu quand je délacerai mes bottes et que je plongerai mes pieds sans doute pour t’impressionner mais surtout pour te plaire dans l’eau glacée de la rivière
Sept heures du matin. Je l’ai aperçue de très loin, de très haut dans la ville. C’était la belle histoire. Tout dire et ne rien dire en passant par l’aurore remplie d’autant de neige. Le ciel et sa peau blanche, mouillée d’autant de jours, la même histoire d’amour. Et soudain dans ma tête des mots surgissent de nulle part. Good Morning America, dit la voix. Le titre d’un talk-show aux USA. Un titre qui à force de temps a pris des airs de locution. Mon cerveau est une drôle de bête. Mais je dirai à sa défense qu’en sortant du lit ce matin je pensais à San Francisco. Aux quelques jours que j’ai passés dans cette ville en pentes, avec ses maisons pâles, ses cafés à se vivre. Du temps où le mot liberté avait tout le poids de l’amour, et quand s’en réclamer ne sous-entendait pas qu’on veuille arracher celle de l’autre. Il m’arrive de m’en vouloir. De ne pas, de ne plus, dire le fond de ma pensée. De me cacher derrière les mots. De me taire de plus en plus fort. Et tout ça pour être tranquille, loin de la polémique. Tout ça pour apaiser mes heures. J’écoute Gould. Je ferme les yeux et je suis dans son corps, et dans ses mains. Et je suis bien. Un peu triste, mais bien.
Le ciel est bleu. La neige borde les trottoirs. On est samedi matin. Dans le petit pommier qu’on a mis au bord de la rue il y a quelques années, ce qu’il reste de feuilles fait flamme sous le soleil.
Je suis faite de tant d’absences, me dit Maude, de tant de tout et d’absences. Hier, c’était moi. Et quelque part depuis, à travers les heures, des morceaux ont cédé.
Les mots me tranquillisent. C’est pour ça que je vais vers eux. Je les fréquente autant que je fuis la bêtise. Ils m’aident à desserrer le noeud, me laissent libre du miracle où je suis condamnée vivante. Condamnée à respirer l’air, et toutes les particules.
Photo : LA GRANDE BEAUTÉ * Le 14 novembre – Montréal 2025