Un peu de vent

Du fait que le hasard l’avait mise deux fois sur ma route, je me suis dit que ne rien faire voudrait dire trahir le hasard. On se raconte bien ce qu’on veut. Ensuite, il y a le reste : les feuilles dans la rue, les enfants que l’on aime, et tous les jours un peu de vent. 

Le temps s’est radouci et j’ai entrouvert la fenêtre. Une femme fait les cent pas devant chez moi, téléphone à l’oreille. J’attrape des bribes ici et là. Elle parle d’une lettre qui sentait le parfum quand elle n’aurait pas dû. D’une enveloppe ouverte par quelqu’un qui n’était pas censé l’ouvrir.

Laisse-moi un peu devenir folle, il n’en sortira rien de grave. Juste un petit vertige peut-être. De ceux qui me gardent à l’affût de la beauté des jours.

Photo :  TROTTOIR ET ARRÊT D’AUTOBUS – 22 octobre 2024 * Montréal

Vacillements

Les feuilles tressaillent
dans l’érable.
Le temps venu, elles n’insisteront pas;
le romantisme est un piètre meneur.

Mais octobre quand même.
Et ce qu’il y reste de roses.

Photo : MARIE D’OCTOBRE (OU CHOCOLAT) – Avant-hier * Montréal

Traîner de l’âme

Un jeune homme capuchonné traîne de la patte sur la ligne dorée du trottoir. Son visage caché et ses épaules un peu rentrées lui donnent l’air de traîner de l’âme. Et je le trouve beau.
   Les petits tas de feuilles tombées se sont multipliés. Le ciel est bleu derrière l’orange. Ça ne sent pas encore l’hiver mais ces derniers jours de tiédeur ont quelque chose d’une corde raide et d’une petite peur de tomber. Mon vertige de fin d’été.


T’aurais pu te donner ce qu’il fallait de mal pour en faire quelque chose qui vaille, dit-elle.
   C’est justement le mal qu’il m’aurait fallu me donner, c’est là où le bât a blessé. D’autant que dans la même veine, m’aurait fallu trouver quelque chose à prouver. Et puis là où j’en suis, depuis le temps que je compte à rebours, je perdrais à changer d’histoire.

Photo : AH LES JOURS D’OCTOBRE – Hier * Montréal

Se blottir sur les heures

Encore cette ligne claire et belle au milieu de la rue. Elle aussi sans ambivalence. Comme l’orangé sur le ciel bleu, la peinture des saisons d’ici.
   Et ce si long bout du chemin. Sans piano vraiment et sans chien. La distance qui n’explique rien. Et l’amour non plus.
   C’est sûr que je me blottis. Dans des coins donnés au silence, des quelque part d’où regarder. Comme là cette fille qui balance les bras, son sac noir sur le dos et son long manteau bleu aux manches qui lui couvrent les doigts, des barrettes aux cheveux et l’air d’une enfant réservée. Ou ces voitures qui passent l’une à la suite de l’autre, ne jamais savoir où elles vont, seulement qu’elles vont quelque part. Et cette autre fille à la tuque, plein soleil au visage, pour elle non plus je ne sais pas.
    J’aurais pu nous voir nous perdre d’entre le bruit des jours. Avec tout ce temps qui rassemble des morceaux d’espace. Et l’espace qui s’amuse de même avec tous ces morceaux de temps. Autant de tremblements.
   Je ne serai jamais une feuille. Mais je la vois d’où je suis.

Photo : RUELLE DE SAISON – Octobre 2024 * Montréal

La fuyante

La pluie change le son des choses sans une goutte d’ambivalence.
Et toi, t’as encore la fuyante, la veine qui se défile.
Que rien surtout n’aille plus loin que le derme, encore moins
qui viendrait de l’autre. Je te connais, te reconnais,
ma rebelle d’amour, et ton coeur avec ça.
Ou la p’tite histoire d’un legs.

Photo : SO BEAUTIFUL – Octobre 2024 * Montréal

Tourner

toujours le même chemin
ou de forcer la porte
le coup des baguettes
et au milieu
un lieu de vent
sans courir après rien

de s’y voir feuille
le temps de l’instant
échapper la note
la basse et la haute
que rien ne casse
que le semblant de soi
tourner
c’est tout

Photo : ET DE LOIN LA LUMIÈRE – Hier matin * Montréal

Penchant de saison

Le ciel est fabuleux d’automne.
On marche d’un pas tranquille et les enfants
nous suivent de loin.

Heureusement la trompette et le souffle
des anges, l’orange qui caresse le ciel et le vent
qui s’en mêle. De quoi faire glisser le coeur.

On sait plus trop qui veut savoir.
Seulement que Pierre ne crie plus.

Par bonheur aussi, le piano.
Et l’automne qui n’attend pas que la salle soit pleine.

Photo :  LA LUMIÈRE EST TELLEMENT BELLE – Octobre 2024 * Montréal

Le bel ouvrage

Pour L.

« Toute une aventure », tu m’as dit. C’était au début du chapitre.
   Puis les jours allèrent comme ils vont. Pour libérer le couturier au tableau de l’automne, il y eut la grande maison. Son salon à tâtons et ses lampes de verre.
   Et là le temps reprend sa forme. Appuyée sur un bel ouvrage, tu retrouveras la bête et le bois de velours. Avec dans tes bagages un grand tissu neuf à broder au fil de ta mémoire.

Photo :  LE RÊVE ET LA RÊVEUSE – Automne 2024 * Montréal

Sous le soleil montant

les corps soudain se détendent

j’entends le rêveur me dire
allez savoir le jour

et se vivre à mesure

cette chaleur
qu’on aime

sur le pied de l’érable
la caresse du soleil montant

hier le temps était sublime

Photo : CARRÉ SAINT-LOUIS – Montréal 2024

Jeanne va nu-pieds

sur toutes les faces de l’aube, la lumière se pointe
des poussières bougent dans le couloir
la maison sera la maison

Les planchers craquent de partout, même sous les petits pieds de Jeanne qui s’avance vers moi avec entre ses mains un long serpent de laine. Elle en fait une boule qu’elle met sur l’oreiller, à deux pouces de mon nez. Ça sert à quoi? me demande-t-elle en grimpant sur le lit. Je revois ma tante Denise qui en confectionnait des tonnes qu’elle offrait en cadeau. C’est fait pour mettre au bas des portes, amour. Pour empêcher l’hiver d’entrer.

Elle me dit que plus tard, elle voudrait faire comme hier. Aller dehors sans souliers et ramasser des feuilles.  

Photo : LES RUELLES ENCHANTÉES – Automne 2024 * Montréal

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