Barbare humanité, qui m’arrache à moi-même, Et feint de la douceur pour m’ôter ce que j’aime ! La Médée de Corneille
Une fille aux longs cheveux noirs passe à vélo devant chez moi, son visage au soleil. D’un coup je revois les foulées d’un certain automne lointain. Je repense à Médée et au plaisir que j’avais eu à jouer le drame absolu, l’intensité de la vengeance. La lumière de ces jours-là. Et la douceur d’un certain vent. Le lourd et léger à la fois. La liberté ne s’invente pas. Et l’errance non plus. Pendant ce temps, la lumière change. L’hiver reviendra.
le chaud s’en va – le vent se rend comme un serpent jusqu’à mes pieds ça reste doux mais quand même plus froid que ma peau – et ces petits objets que je déplace à peine et tous ces livres empilés et la part qui reste secrète parce que je préfère les bateaux, les voies ferrées aussi
Par en haut, c’était froid. Et là, en bas, y a quelque chose d’une grimace. Le lait, le sien, le tien, le blanc. Jaunissant sur le drap.
On défroisse les eaux et on lisse les vagues. Et tout ça prend du temps. Du coeur aussi.
Et d’un coup Victor qui s’avance : j’ai le pied crochu maintenant et l’ardeur de la paille.
Je t’ai suivi dans la broussaille parce que c’est ma nature. Non pas de suivre, mais d’errer. Et parce que ce jour-là, tu as pris les devants.
Photo : MA VILLE ET LE VENT – Août 2024 * Montréal
Si tu trouves la lettre d’amour, ne la lis pas. Laissons-nous couler dans le sablier. Suzanne Jacob
Assise au fin fond de la place, je sirotais un allongé en relisant lentement la lettre de Marie. Une lettre de papier, une lettre entre les doigts, une lettre à humer et glisser dans mon sac.
Marie qui écrit bien. Qui aligne les mots comme un jardin de pommes. Qui y met chaque fois de quoi sentir le vent. Elle m’écrit la rupture d’avec cet homme doux embrassé dans un train sans même le connaître. On aura beaucoup ri et bu beaucoup de vin. Et ronronné ensemble sur quelques hivers.
Qu’elle ne m’ait pas appelée pendant qu’elle pleurait tant. Mais les larmes de Marie coulent sans faire de vagues.
Laura la tendre s’est approchée en me regardant dans les yeux. Je t’apporte un autre café ?
Photo : RUE SAINTE-CATHERINE, UN SOIR * 17 août 2024 – Montréal
En marge, tu dis. Mais de quoi. De toute manière, ça ne pourra jamais être qu’un récit rapiécé. Fait de ce qui m’a précédée dans l’emboîtement des jours. Avec sur le bout de la langue un grain de chair inassouvi. Là dans l’instant, la rue est brune, encore mouillée par la pluie. Dans la lumière du matin, sa couleur se confond avec celle du tronc de l’érable. Le long de la ligne du rideau, je vois les fleurs d’échinacée, le vert des tout petits parterres, et juste là, une fille qui court. Le bruit est celui de la ville. Depuis une heure, au premier plan, c’est une machine sur un toit de l’autre côté de la rue. Alors j’ai fermé la fenêtre. J’invente sans inventer. Je m’appuie sur l’instant, je bois une gorgée de café. Les pas de la fille d’en haut me ramènent soudain à l’endroit où j’ai rencontré M. C’était une vieille maison aux appartements délabrés, avec des murs et des planchers de ceux qu’on dit faits de carton. Je l’entendais souvent jouer de la guitare. Et faire l’amour avec des filles, rarement deux fois la même. Mon sommeil étant ce qu’il était, même les souris me réveillaient. Je l’espionnais un peu, c’était devenu une habitude. Sans même avoir vu son visage, je me disais qu’un jour, il serait mon amant. La rue est sèche maintenant et des ombres se sont tracées. La journée sera chaude, et ensoleillée. Du moins, c’est ce qu’ils disent.
Il n’y a que l’absence qui soit un territoire assez vaste pour la durée à laquelle nous pensons. Suzanne Jacob
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De l’eau. Trop d’eau. Quand le soir est venu, c’était devenu un os. Le visage tourné vers le fleuve, j’envisage l’écart, l’intérieur des marées, la profondeur fuyante. Et le temps qui avale, le boire et le déboire. On sait bien que c’est là, dans l’aube et dans le vent dehors. Et pourtant. Mais encore. On ne voit de la mer que ce qu’on voit de soi. On se rejoue la vieille histoire, celle du monde dans le monde.
Ce matin le bruit d’une scie. Et cette même pulsion d’attaquer les minutes. Même si le pesant de l’été m’enivre autant qu’avant, il m’arrive d’attendre l’hiver, qui tiendra sa promesse des bordées de silence. Finalement, c’était monsieur M, mon vieux gentil voisin grincheux. Qui abattait son vieux pommier malade.
Ah, mais que la jouissance de cette chaleur humide. Le corps plongé dedans. Dans le vent tiède. Et dans son chant. Dans les feuilles au-dessus de ma tête.
Tout le temps que ça prend de vivre. Parce que c’est là, tu dis. Quand bien même on l’oublie. Tout reste écrit qui ne s’efface pas. Déposé sous les muscles en petits morceaux d’âmes. Et ça a tout à voir avec le sang qui coule et toute la terre autour. Et le temps comme un train. Qui va où il s’en va.
Circa, le poignet et la nuit bouillante. À quoi s’attache-t-on aussi fort sans savoir se déprendre? Des petits verbes des petits mots aussi innocents qu’ils se peuvent surtout ne bousculer personne car s’il fallait mais s’il fallait déboussoler quelqu’un, rit-elle.
Dans tes vieux talons plats, tu longes les mêmes murs, les sales et les moins sales. C’est sûrement le désir qui t’envoie marcher là. Sur les chaussées brûlantes. Entre les poteaux noirs.
Tout cet air chargé, ce ronron incessant. Comme un bon sang qui coule, tu dis, et le même bon pain.
T’as qu’à passer ta main sur le rideau fermé. Vas-y lentement et quelque part tu vas sentir par où passe le vent.
Et t’as raison, il m’arrive d’échancrer le temps. De faire cent fois le tour, cent fois les escaliers, cent fois les mêmes lieux. Et d’inventer un océan ou deux.
Photo : L’AIR DES RUELLES – 30 juillet 2024 * Montréal
Tu vas y arriver, qu’elle dit. Un peu comme partout, c’est une question de paysage. On se prend les pieds dans les branches, ou ailleurs dans le tapis. Et puis on recommence. Un petit coup en avant pour voir si on reste debout. Et si on tombe, allo le monde, il est où le problème?