Tu vas y arriver, qu’elle dit. Un peu comme partout, c’est une question de paysage. On se prend les pieds dans les branches, ou ailleurs dans le tapis. Et puis on recommence. Un petit coup en avant pour voir si on reste debout. Et si on tombe, allo le monde, il est où le problème?
Elle, c’est la petite, devenue au fil du temps plus petite qu’elle-même. Elle collectionne les papillons, les blancs surtout. Elle parle peu, ne répond que rarement aux questions qu’on lui pose. Mais son silence n’a rien d’hostile. Elle aime l’idée que l’amour est muable,
et que le mieux à faire est de le laisser faire. Une ligature d’un bord, une ligature de l’autre, mais j’y garde mon âme, dit-elle. Elle regarde passer les jours du gris au bleu, du clair au sombre, du blanc au noir. C’est ainsi, me dit-elle, qu’elle ne perd pas de temps
à vouloir le temps autrement. D’un côté les bruits mécaniques, de l’autre ceux de la rivière. Et le vent froid par la fenêtre. Frais serait le mot juste, mais avec toutes ces canicules, on perd le sens des vocables.
Et là ou ailleurs, c’est toujours les pieds en premier.
Image blanche, ramassée au bout de la barque, glisse ta lame dans les tissus de l’eau Suzanne Jacob
Les fleurs dans le parterre se sont multipliées. Trente-quatre ans hier. Et pas un frémissement, pas une goutte, pas même un bruit de plastique. Tout est limpide et trouble, lié et détaché, rien de gonflé ni de suspect. Les minutes glissent et rebondissent comme des perles sur un plancher. Ça fait cent fois au moins que je passe à côté des mots.
Dans ma lune ascendante, les écoulements s’apparentaient à des plissements argentiques. Toi qui aimais tant les rivières, je n’ai jamais trouvé le creux de ton épaule. Les mensonges qu’on t’a servis. C’était du temps où les saisons s’en allaient de ton corps. L’air se vidait de ton ivresse, tu n’attendais plus de sursis. J’en voulais déjà à l’époque à ce qui vient déposséder d’autant d’aubes tranquilles. Tu n’y verrais plus le poisson ni la cascade. Ce qu’on dit et prétend. Le couteau qui reste le même, sur la rive ou ailleurs.
Tout enroule le brusque. C’est l’oeil dans le noir jusqu’au clair d’après. Il est six heures trente-sept dans tous les cimetières d’ici. Entre deux stèles, les herbes insistent : biche et faon ont dormi là, lovés contre le corps de l’autre, dans l’air chargé de la rivière.
Et elle réapparaît, plus ou moins clandestine, les épaules coincées entre deux cargaisons. Elle se souvient du vent dans les feuilles du noyer, revoit courir le merle sous la chaise d’osier. De quoi prendre le jour sans trop laisser de traces, se perdre un peu plus loin dans l’histoire qui la sauve.
Photo : SOUS LA LUNE MONTANTE – Juillet 2024 * Laurentides
Il y eut un temps, un long temps, où les hommes et les femmes ne laissaient sur la terre que des excréments, du gaz carbonique, un peu d’eau, quelques images et l’empreinte de leurs pieds. Pascal Quignard
Une rivière sans quai. Mais des pierres. D’immenses pierres. Et une déverse sauvage.
J’aborde son remous de mon corps hésitant. C’est de se retrouver.
Photo : ET LE MERLE S’EN MÊLE – Juillet 2024 * Laurentides