Allo le monde

Tu vas y arriver, qu’elle dit.
Un peu comme partout,
c’est une question de paysage.
On se prend les pieds dans les branches,
ou ailleurs dans le tapis.
Et puis on recommence.
Un petit coup en avant
pour voir si on reste debout.
Et si on tombe, allo le monde,
il est où le problème?

Photo : SUPER BALADE – Hier après-midi * Montréal

Bonzaï

Elle, c’est la petite, devenue au fil du temps
plus petite qu’elle-même.
Elle collectionne les papillons, les blancs surtout.
Elle parle peu, ne répond que rarement
aux questions qu’on lui pose.
Mais son silence n’a rien d’hostile.
Elle aime l’idée que l’amour est muable,

et que le mieux à faire est de le laisser faire.
Une ligature d’un bord, une ligature de l’autre,
mais j’y garde mon âme, dit-elle.
Elle regarde passer les jours
du gris au bleu, du clair au sombre, du blanc au noir.
C’est ainsi, me dit-elle, qu’elle ne perd pas de temps

à vouloir le temps autrement.
D’un côté les bruits mécaniques, de l’autre ceux
de la rivière. Et le vent froid par la fenêtre. 
Frais serait le mot juste, mais avec toutes ces canicules,
on perd le sens des vocables.

Et là ou ailleurs, c’est toujours les pieds en premier.

Photo : FLEUR D’ASPHALTE – Hier matin * Montréal

Le couteau

Image blanche, ramassée au bout de la barque,
glisse ta lame dans les tissus de l’eau
Suzanne Jacob

Les fleurs dans le parterre se sont multipliées.
   Trente-quatre ans hier. Et pas un frémissement, pas une goutte, pas même un bruit de plastique. Tout est limpide et trouble, lié et détaché, rien de gonflé ni de suspect. Les minutes glissent et rebondissent comme des perles sur un plancher.
   Ça fait cent fois au moins que je passe à côté des mots.

Dans ma lune ascendante, les écoulements s’apparentaient à des plissements argentiques. Toi qui aimais tant les rivières, je n’ai jamais trouvé le creux de ton épaule. 
   Les mensonges qu’on t’a servis. C’était du temps où les saisons s’en allaient de ton corps. L’air se vidait de ton ivresse, tu n’attendais plus de sursis. J’en voulais déjà à l’époque à ce qui vient déposséder d’autant d’aubes tranquilles. Tu n’y verrais plus le poisson ni la cascade.
   Ce qu’on dit et prétend. Le couteau qui reste le même, sur la rive ou ailleurs.

Photo : LA COULÉE DU SILENCE – Hier * Montréal

Le bord du vent

Un autre jour de moins d’aurore.
Quelque part entre la rivière et le même silence brumeux.

Le temps qui noue et qui dénoue.

Je sais la part de l’irascible dans mes paysages lointains.
Je n’ai jamais fait de promesses, encore moins à moi-même.

Je cherche encore le bord du vent et celui de l’eau vive.

Photo : LE CHÂLE – Juillet 2024 * Laurentides

Surtout la rivière

D’abord, je n’ai rien vu.
Rien d’échappé dans l’eau.

Pour la chaise, m’a dit Marie,
enfonce bien les pieds dans le sable.
Tu pourras relever la tête,
aucun oiseau ne s’en plaindra.

Le bimoteur est repassé.
J’ai vu dégringoler un corps.

Puis elle a répété : tout enroule
le brusque, c’est l’oeil dans le noir.

Une valise a dérivé en avalant l’écume.

En vrai, quelques jours ont passé.
Deux étourneaux picorent autour du trèfle rose.

Sans doute que le butor commun
mugit à tout vent.
Mais d’ici, j’entends surtout la rivière.

Photo : LES PROMENADES MATINALES – Juillet 2024 * Laurentides

Le brusque et le clair

Tout enroule le brusque. C’est l’oeil dans le noir jusqu’au clair d’après. Il est six heures trente-sept dans tous les cimetières d’ici. Entre deux stèles, les herbes insistent : biche et faon ont dormi là, lovés contre le corps de l’autre, dans l’air chargé de la rivière.

Et elle réapparaît, plus ou moins clandestine, les épaules coincées entre deux cargaisons. Elle se souvient du vent dans les feuilles du noyer, revoit courir le merle sous la chaise d’osier. De quoi prendre le jour sans trop laisser de traces, se perdre un peu plus loin dans l’histoire qui la sauve.

Photo : SOUS LA LUNE MONTANTE – Juillet 2024 * Laurentides

Les lèvres du vent

On se fait une idée de la valse invisible.
Même si dans l’infini, comme le chante Margot,
toutes les dents y tombent, les leurs comme les nôtres.

Dis-moi sinon : de la gorge serrée ou la rose fanée,
laquelle se demande si c’est elle ou le monde ?

D’autant que là où il était question d’oiseaux,
avant que tu tournes la page, j’ai lu pleurs au lieu de pâleurs.

Quand même ici, par les lèvres ouvertes du vent, j’arrive à sentir l’océan.
Raison de plus d’aimer l’orage.

Ne manque plus que le tableau.

Photo : UN CANARD – Juillet 2024 * Laurentides

De café et d’écume

Elle dit facile, je dis pourtant. On gage
sur le sens de l’eau, le ciel sans parenthèses
et le même bouillon de mots.

T’ai-je raconté que ton arrière,
vendeur de souliers en son temps,
n’avait rien des marchands du jour ?

Tant que j’aurai mon corps, dit-elle,
et ma robe et le vent,
je mêlerai mon sang à la rose
et aux jardins de pierres.

Du bon café, de la lenteur. Et cette écume
de rivière que la beauté imagina.

Photo : TOUT PRÈS DE L’EAU VIVE  – Juillet 2024 * Laurentides

Un jour on dira lisez-moi, je n’aime pas parler.

Épanchements

Il y eut un temps, un long temps, où les hommes et les femmes ne laissaient sur la terre que des excréments, du gaz carbonique, un peu d’eau, quelques images et l’empreinte de leurs pieds. Pascal Quignard

Une rivière sans quai.
Mais des pierres. D’immenses pierres.
Et une déverse sauvage.

J’aborde son remous de mon corps hésitant.
C’est de se retrouver.

Photo : ET LE MERLE S’EN MÊLE – Juillet 2024 * Laurentides

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