La part indécise

si tu savais combien j’étais
soulagée moi aussi…
et je l’avais écrit comme ça
avec trois petits points

laisse respirer, qu’on me dit
et je me plie 

peut-être la même habitude
de fuir le trop important –

comme s’il y avait de trop aimer

(On sait maintenant qu’il y a au moins six cents lacs,
d’énormes lacs,
enfouis dans les profondeurs antarctiques.
Cachés dans la noirceur depuis plusieurs millions d’années,
abrités des froidures par l’immense épaisseur de glace
et réchauffés par le magma, ils foisonnent
de cellules vivantes.)

cette fois c’est l’indécision
qui a eu le meilleur de moi

Photo : POUR LA BEAUTÉ ENCORE – Janvier 2025 * Montréal

Elephantus

Fou de coller le mot sur le corps
pour y trouver le mot.
Fou de coller le corps sur le mot
pour y trouver le corps.
Suzanne Jacob

À l’époque, ça fait trente ans de ça, on habitait sur la rue Fabre. Tu m’avais dit un soir que quelque chose avait disparu de mes yeux. Et quand j’y repense aujourd’hui, je me dis que c’était le vent. Et ce même train dans ma tête.
     Hier tu m’as écrit. Tu dis que les jours passent vite malgré les épisodes. Et que t’as gardé les photos qui se trouvaient sur le frigo pour ces vents doux qui aident à vivre. Tu finis ta lettre en caresse. Les choses roulent au noir, on peut le dire comme ça, mais la neige est si blanche ici. Mes enfants sont venus. Les regards changent, même les leurs. Le silence ressemble à une ombre, je ris sans trop savoir. Je vois bien que les heures se payent encore ma tête et que dans le miroir j’ai la cime un peu triste. Mais t’en fais pas, je dors comme un vieux singe.
     Tu divagues à l’anglaise. Ton coeur demeuré aussi grand que celui des grands éléphants.

Photo : NOS TENDRESSES – Janvier 2025 * Montréal

Balzi et le vaste soleil

À force, j’en oublie la tempête. Celle qui a duré des années et qui en arrivant au bout m’a jetée au plancher. Au point où j’ai rampé pour me cacher un peu sous des abris de mots. Je ne voulais rien dire. Rien qui n’en dise trop.

Côté tendresse, la petite fille est passée chez sa nouvelle amie avec ses grosses bottines. Si lourdes qu’on pouvait entendre frapper tous les bruits de l’enfance et que Balzi dans sa frayeur s’est mise à s’inquiéter. Heureusement que le vent sait faire dans l’urgence. Il a poussé la mèche qui obstrue le regard.

Quand tu viens, qu’elle lui a dit, il te faut prévenir, j’ai le soleil trop vaste.

Et la petite fille a compris.

˜

De mon côté, je laisserai le temps à la lune. Et si je frappe un ou deux coups d’ici la prochaine pleine, ce sera du bout de la langue.

Photo : ET MAUDE DANSE SUR L’HIVER – Janvier 2025 * Montréal

Sans filet

Je pense à la chanson, cette vieille chanson. Où le chasseur dit à Lisandre de ne pas faire autant de bruit. Et je me tais. Au grand coeur de l’hiver.

Ma ville est belle dans ses flocons. Plus belle qu’on ne le dit. Je la regarde dans ses habits dentelle, ses vents qui font bouger les heures, ses soleils furtifs et ses blancheurs nocturnes.

Tant qu’on me laisse les trottoirs, je serai sauve. Et j’irai sans jamais vouloir faire peur aux oiseaux.

Photo : L’HIVER EN DOUCE – Avant-hier * Montréal

Versare

Tes accords hésitants, et ça me les rend beaux.
C’est dire que le coeur.
Et une même musique, fuyante mais directe.

Je verse dans l’instant. Berce des idées folles.
À prendre ou à laisser. 

Ils ont ensablé les trottoirs.
Pour qu’on y marche plus tranquille.

Photo : UN BEAU GÉANT – Janvier 2025 * Montréal

Tortue mon amour

Collée au flanc de la tortue tranquille,
je boude l’entêtée,
l’incapable d’attendre,
qui dans son impatience et ses sourdes oreilles
a secoué les heures et brusqué la tendresse.

Je nage dans mes beaux délires,
dans le courant des anges
et dans les eaux secours où sans
trop y sentir,
je peux rester vivante.

Et les jours qui rallongent.
Et l’hiver qui d’un coup est devenu l’hiver.

Photo : MILE END – Avant-hier * Montréal

Le plafond bas (ne rien sentir)

Dehors, les flocons veillent au lien et se laissent
pousser par le vent.

On a parlé de plafond bas. Et je suis repartie
un peu bercée de larmes, de celles qui font fondre les choses.

Les mains attrapent les étoffes et les yeux se
plissent d’eux-mêmes. On se laisse prendre au battement,
à l’imaginaire invisible. Et une évidence s’installe
qui arrive par bribes. Celles des éclats et des reflets.
De ces liens rescapés de l’ombre et de l’univers tout entier.

L’existence est sans certitude et je n’en voudrais pas.
Mes paupières et mes mains se tiennent dans les froissements.
J’arrive à y toucher les failles, les silences entrecoupés,
et les morceaux qui ont durci pour éloigner le monde.

Je m’aide des flocons, je marche les ruelles, comme si de rien
n’était de la folie furieuse. Il m’arrive même de me dire
que la vie elle-même n’en fait pas de cas. 

Photo : QUAND LA BLANCHEUR SE LAISSE PRENDRE – Janvier 2025 * Montréal

À bras baissés

Je ne vous dirai rien du piano qui se perd,
de l’amitié flouée, du chemin de campagne et
du ciel du matin blanc comme celui d’hier.
L’obscurité est claire autant qu’elle me bouscule,
ma peine et ma colère y passent entre les lignes.
Tout ce qui est faux reste vrai.

Les yeux vers le plafond, je sonde l’indifférence.
Et j’aperçois la tache.
Ce morceau de ma vie depuis le temps qu’elle dure.
Depuis que j’ai appris à mieux baisser les bras.
Pour mieux baisser les armes.

J’ai horreur de la guerre. 

Et de toute manière, mon corps ne se taira
qu’à la dernière minute.

Et le jour l’entend.

Photo : NOS LONGS MANTEAUX – Janvier 2025 – Montréal

Ma plus douce habitude


elle me prend chaque fois

pour ça j’y cours
d’autant que la beauté n’attend après
personne

je ne fuis pas, j’existe un peu
je tangue sur les heures
entre des jours plus lourds et
d’autres plus légers

je ne m’habitue pas au monde
au poids de ses fausses réclames

mais je veux bien l’hiver
janvier qui en remet
et son froid qui me mord

Photo : COUVRIR NOS PEAUX – Hier – Montréal

Tendre griffure

Combien de temps, tu dis,
pour se sortir le pied ?

Des siècles que ça tombe, que la poudre
s’étend en même temps que les larmes.
Qu’on n’y joue qu’un seul doigt, le petit d’entre
les petits. Bien écrasés là-haut, dans
nos murs de souche. Nos ventres dissociés.

Quand pourtant de n’y être qu’une goutte de sang,
une pluie remplie par l’orage.

Il n’y a que la beauté qui sauve un peu le monde.
Et les coeurs qui viennent griffer leur tendresse.

Photo : LA FORME LONGUE – Janvier 2025 – Montréal

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