Les choses

mais c’est quoi cette fièvre

des petits clous
pour faire des trous
dans la couleur d’un ciel de cendre

ça reste pris entre les fleurs
et dans les lèvres de la nuit

les choses changent

Photo : AU PASSAGE DU MONDE – Septembre 2024 * Montréal

Fascinatio

… ça se tait dans les glaises chauves
n’ajoute rien, ni sel, ni sable, ni vinaigre.
Suzanne Jacob

Je me levais dans le noir. La fenêtre était noire.
Le monde s’était séparé du visible.
Pascal Quignard

Au jeu de la fascination, les arbres sont toujours preneurs.
C’est pareil pour la chair, même si la forme est sombre.

J’ai lancé une ligne pour m’accrocher le doute, entr’ouvrir les yeux de la bête.
Et j’ai frappé à la première enseigne. 

Je sais bien que quoi qu’il arrive, rien n’avalera le ciel.

Photo :  LA DOUCEUR DE SEPTEMBRE – Avant-hier * Ruelle de Montréal

Vent d’oubli

L’écorce du vieux lilas frise dans sa tendresse. La cour est belle. Et les fleurs d’orpin qui rosissent. D’un rose que tu aimes.
   Je suis descendue vers le sud pour me rapprocher du café. Sans même savoir si j’irais. Je voulais ce vent tiède qui me fait oublier les choses.
   Difficile de voir le bout de ce coeur de silence. Dans cette histoire, c’est la seule saison que je trouve. Pour un écho du temps d’avant. Ou quelque chose qui lui ressemble.

Photo : L’ABANDON SALUTAIRE – Montréal * Septembre 2024

Les feuilles virent

Ô ma petite indignation, où veux-tu m’emmener?
De nos enfances arcboutées, je dirai qu’on n’y pouvait rien.
Et que c’était alors.

Les feuilles virent déjà dans l’érable d’en face.
Les ombres bougent. Et toute la lumière avec elles.
Sans que j’y cherche ni aveu ni raison.

Photo : TENDRE SEPTEMBRE – Avant-hier * Montréal 2024

Le repli

Même avec autant d’angles morts,
de narcisses en cavale,
je vois dans ma ville en septembre
de plus en plus de roses

Sinon, je n’en sais rien
Comme là, de ce soleil éblouissant
et du ciel à n’en plus finir

mais du vent de ce soir de juin
et des motifs du repli

Photo : LA VIE SE CONTINUE  – Septembre 2024 * Montréal 

Médée de septembre

Barbare humanité, qui m’arrache à moi-même,
Et feint de la douceur pour m’ôter ce que j’aime !
La Médée de Corneille 

Une fille aux longs cheveux noirs
passe à vélo devant chez moi, son visage au soleil.
D’un coup je revois les foulées d’un certain automne lointain.
Je repense à Médée et au plaisir que j’avais eu
à jouer le drame absolu, l’intensité de la vengeance.
La lumière de ces jours-là. Et la douceur d’un certain vent.
Le lourd et léger à la fois.
La liberté ne s’invente pas. Et l’errance non plus.
Pendant ce temps, la lumière change.
L’hiver reviendra.

Photo : FILLE ET RUELLE  – Hier * Montréal 

Sufficere

Le bout, le dos, et l’endroit qui t’appelle.
Tu y prendrais sa main de la même manière. Les bras ouverts.

C’est ton corps. Le poignet dans les airs et l’appel des mots.
C’est toi, c’est tout, qui aimais ce cheval.
Et qui, le jour venu, lui a tourné le dos.

Tout bouge tellement.
Le sourire de Laura devant le tas de pommes.
Et le sept fois « maman » dans la bouche de Nico.

On voudrait que ce soit assez.
Mais c’est peine perdue.

Photo : ROBE ROSE – Septembre 2024 * Montréal

Undula

le chaud s’en va – le vent se rend comme un serpent jusqu’à mes pieds
ça reste doux mais quand même plus froid que ma peau –
et ces petits objets que je déplace à peine
et tous ces livres empilés
et la part qui reste secrète parce que
je préfère les bateaux, les voies ferrées aussi

Par en haut, c’était froid.
Et là, en bas, y a quelque chose d’une grimace.
Le lait, le sien, le tien, le blanc. Jaunissant sur le drap.

On défroisse les eaux et on lisse les vagues.
Et tout ça prend du temps. Du coeur aussi.

Et d’un coup Victor qui s’avance :
j’ai le pied crochu maintenant et l’ardeur de la paille.

Je t’ai suivi dans la broussaille parce que c’est ma nature.
Non pas de suivre, mais d’errer.
Et parce que ce jour-là, tu as pris les devants.

Photo : MA VILLE ET LE VENT – Août 2024 * Montréal

Pour Marie, Laura et les autres

Si tu trouves la lettre d’amour, ne la lis pas.
Laissons-nous couler dans le sablier.
Suzanne Jacob

Assise au fin fond de la place,
je sirotais un allongé en relisant lentement
la lettre de Marie.
Une lettre de papier, une lettre entre les doigts,
une lettre à humer et glisser dans mon sac.

Marie qui écrit bien.
Qui aligne les mots comme un jardin de pommes.
Qui y met chaque fois de quoi sentir le vent.
Elle m’écrit la rupture d’avec cet homme doux
embrassé dans un train sans même le connaître.
On aura beaucoup ri et bu beaucoup de vin.
Et ronronné ensemble sur quelques hivers.

Qu’elle ne m’ait pas appelée pendant qu’elle pleurait tant.
Mais les larmes de Marie coulent sans faire de vagues. 

Laura la tendre s’est approchée en me regardant
dans les yeux. Je t’apporte un autre café ? 

Photo : RUE SAINTE-CATHERINE, UN SOIR * 17 août 2024 – Montréal

L’emboîtement

En marge, tu dis. Mais de quoi.
   De toute manière, ça ne pourra jamais être qu’un récit rapiécé. Fait de ce qui m’a précédée dans l’emboîtement des jours. Avec sur le bout de la langue un grain de chair inassouvi.
   Là dans l’instant, la rue est brune, encore mouillée par la pluie. Dans la lumière du matin, sa couleur se confond avec celle du tronc de l’érable. Le long de la ligne du rideau, je vois les fleurs d’échinacée, le vert des tout petits parterres, et juste là, une fille qui court.
   Le bruit est celui de la ville. Depuis une heure, au premier plan, c’est une machine sur un toit de l’autre côté de la rue. Alors j’ai fermé la fenêtre.
   J’invente sans inventer. Je m’appuie sur l’instant, je bois une gorgée de café. Les pas de la fille d’en haut me ramènent soudain à l’endroit où j’ai rencontré M. C’était une vieille maison aux appartements délabrés, avec des murs et des planchers de ceux qu’on dit faits de carton. Je l’entendais souvent jouer de la guitare. Et faire l’amour avec des filles, rarement deux fois la même. Mon sommeil étant ce qu’il était, même les souris me réveillaient. Je l’espionnais un peu, c’était devenu une habitude. Sans même avoir vu son visage, je me disais qu’un jour, il serait mon amant.
   La rue est sèche maintenant et des ombres se sont tracées. La journée sera chaude, et ensoleillée. Du moins, c’est ce qu’ils disent.

Photo : NOS HISTOIRES – Hier, Montréal

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