Inflexio (le miracle)

Après les couleurs d’octobre, l’affalement. Les arbres plient ou se cassent. Et ton corps posé à moitié sur la ville. La part qui se fond dans le temps. 

L’abat-jour suspendu, le livre aux pages blanches, les verres trop près du bord. Et remonte l’image de la vieille machine à café. Tu revois où tu l’avais mise le jour où tu l’as oubliée dans ce coin-là du monde. Quand c’était devenu trop loin, trop tard, trop de route pour la peine. Pareil pour le cahier, mais qu’allais-tu en faire – c’est autant de murs et de mots qui tiendraient de raison dans tes désordres de mémoire.

Et à partir de là, t’as plus qu’à inventer l’histoire. Celle où tu vides le salon, livre après livre. Où tu meurs plus tranquille ou pas. La lumière sur le plancher. Au petit matin, la cuisine. Et toutes ces heures qui passent sans penser au miracle.

Il ne vient plus d’oiseaux sur la rampe du balcon noir. Malgré le fol automne, l’hiver garde le dernier mot. Et le pli de ton âme où tout est comme tout doit être. Au plus près de la neige. Et du vent et du ciel.

Photo : LA MUSIQUE DU BLANC * Le 11 Novembre 2025 – Montréal

Le bal des oiseaux

Qui m’a vue qui me voit, dit Maude.
Le ciel penché. Ou le vent qui insiste.

En attendant, le froid s’installe. Je me vois déjà m’énerver
devant le temps mis à m’habiller pour sortir marcher.
Heureusement qu’il y a la neige. Et les vents qui mordent les joues.
Appelez-moi masochiste ici, il faut bien l’être un peu.
Sinon c’est le jour où mon père, qui berçait un coeur de tristesse,
a tendrement pincé les miennes, rougies par le froid.
Je ne sais ni quoi ni pourquoi.

Les arbres sont presque nus et bien des oiseaux sont partis.
Et bien d’autres se taisent pour ne pas être vus.

Photo : LA PLUS SIMPLE TENDRESSE * Novembre 2025 – Montréal

Incĭdens

Je ne me vois plus, dit Laure. Ni nue ni habillée.

Les notes du piano, légères et minuscules.
Et tout le silence autour.

Je regarde une fille qui marche, lentement,
en regardant devant. Elle tire sur la laisse sans
détourner la tête. Rêveuse. Ailleurs.

Novembre glisse. La toile du ciel tremble encore.

C’est le même incident toujours, du matin qui me trouve. 

Photo : LA PLUIE SE DONNE * Hier – Montréal 2025

Après la nuit

L’asphalte est mouillé. La lumière a changé. Le ciel est blanc derrière ce qu’il reste d’orange. Je tourne le regard et je les vois tomber.

Elles se sont accrochées, les feuilles. Tremblantes, jour après jour, sur des fonds de ciel bleu. Et ce matin, après la nuit, elles jonchent les trottoirs et la rue. Et les parterres aussi.

Je pense que s’en va là le plus bel automne de ma vie.

Photo : PAR MA FENÊTRE, CE MATIN * Montréal 2025

Les incendiées

Il suffit d’un rien pour sortir, se dit la fille.
Du sel. Et du miel s’il vous plaît.
J’ai un peu des deux dans mon sac.

En voilà une autre qui tombe, à l’envers du ciel.
Sur la rive d’asphalte.
Une belle qui se prend le vent.

Et la fille enroule son foulard comme autant d’amours fous.
Comme toutes ces histoires qu’on habille pour ne pas avoir froid.

Et toi tu joues à tenir l’anse, à tirer vers la lèvre,
à chercher comment ne rien dire sans avoir à te taire.
Comme la feuille qui valse. En sublime incendiée.

Photo – L’AUTOMNE S’EN IRA * Octobre 2025 – Montréal

Station Wagon

Tu n’imagines rien, rien qui ne soit ailleurs
que dans nos solitudes. L’absence reste aussi pleine
que la pluie arrêtée. Que l’écume que tu trouvais belle,
au bord du lac, dans le vent et le froid. Et là dans le vacarme,
tu ne sais toujours pas pourquoi, enfant, le long de l’autoroute,
à travers la fenêtre du station wagon, tu aimais autant les quenouilles.
En attendant, les drames s’enchaînent sans prendre soin. Et tu ne trouves
rien à craindre, ni le bris ni le ciel. Ni l’odeur des nuits et des lits, ni les froids
mordants de l’hiver. Un matin comme les autres qui repart en poussière.

Et ma voix faite de mémoire. Pleine d’autant d’oublis où je joue à me perdre.
Je m’y suis rendue en marchant, sans savoir d’avance. Sans vue décente.
Je navigue encore d’espoir. Peut-être que le coeur y tient.

Photo – INSENSÉE, LA BEAUTÉ * Hier – Montréal 2025

Les larmes des cerfs

C’est encore Aude sur son matin. Aude dans sa tête, Aude dans son coeur. C’est l’âme d’Aude qui part à la renverse. Toujours trop tard, toujours trop loin. Et la voix de sa mère, et les bourrades du matin. Elle l’entend qui dit à son père que l’hiver les attend. Et c’est pour ça que tu me pousses, maman, tous les matins encore, que tu me pousses à aller vite, plus vite, toujours plus vite ?

J’ai lu hier que les larmes des cerfs sont noires et odorantes, et qu’elles coulent au temps des amours. Question surtout de territoire. On dit aussi qu’on a tort de parler de larmes et qu’il faut parler d’humeur noire.

Photo – ET ME CHAVIRE LA POÉSIE DE L’AUTOMNE * Hier – Montréal 2025

Le fil du vent

C’est l’automne, dit l’un, et on attend le fil du vent.
Il est là, souffle l’autre.
Il glisse entre les feuilles pour filer l’amour blanc
et file dans les heures avec l’hiver dedans.

Photo – AU GRÉ DES PASSAGES ET DES JOURS * Hier – Montréal 2025

Les petites notes

Jeanne a dormi chez Maude. Elle a mis la grande blouse, celle que Maude laisse en suspens dans la salle de bain. Puis elle s’est rendue droit à la machine à espresso.
Sa tasse et sa main tremblent un peu. J’ai oublié les petites notes, celles qui coulent du bout des doigts. Maude ne répond rien. Elle attend d’autres mots. Elle aime la voix de Jeanne et sa chanson humaine.

Tu dis qu’on cache tous des cadavres et qu’il nous faut savoir lesquels. Mais il me faudrait faire des trous dans mes peaux de désâme. Et je préfère encore écrire.

Photo – NOS CONVERSATIONS * Hier – Montréal 2025

Simple constat

C’est peut-être une question de rien. Ou de tout. Je sais seulement qu’elle était là, à s’abreuver intensément. Comme au milieu d’une course. Pourtant, il ne faisait pas chaud. Et elle n’était pas à vélo. À pied, comme moi. Je l’ai regardée boire en faisant semblant d’être ailleurs. J’ai visé en hauteur avec mon objectif pour donner l’impression que je prenais le ciel. Elle ressemblait tant à ma soeur, mais ça ne pouvait pas être elle.
Et ce matin, le ciel est bleu. Bleu comme autant de jours d’octobre, ou presque. L’automne a été fabuleux. Je ne l’oublierai pas. Ni cette langueur qui me tient, comme une mélancolie. Une peine installée d’avance devant tout ce que j’aime et tout ce qu’un jour je perdrai.
C’est triste à publier, dit Maude. Mais j’en suis là. À ces constats de femme plus vieille qui regarde le monde en se voyant déjà partie. Ce n’est pas lourd, c’est seulement un constat. Que le temps passe et qu’il ne s’arrête jamais.
Et là, les feuilles. Dans la fenêtre à droite. L’érable en feu, qui s’abandonne au vent. C’est lui qui m’apprend tout. Ou presque.

Photo – BELLES PRÉSENCES * Octobre 2025 – Montréal

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