Vincent

– Laisse-moi à la Gare du Canal, me dit Vincent. 
– … Pourquoi ?
– Parce que c’est pas la Gare LaSalle et que la Gare LaSalle me rappellerait un souvenir qui fut heureux mais qui mena au mauvais sort qu’est peut-être ma vie.
– T’es sérieux ?
– Pas du tout.
– Alors pourquoi ces mots, dis-moi ?
– D’abord parce qu’ils sont beaux. Et puis pour voir où ils iront et si tu les croiras. 
– Et toi tu les crois pas ?
– Pas une seconde. J’ai trop d’intelligence pour nourrir des regrets.
– Pourtant, s’ils te viennent à l’esprit… c’est que quelque part ils existent ?
– Évidemment qu’ils existent. Le monde est plus vaste que moi. Et puis c’est vrai que j’ai coulé plus souvent qu’à mon tour sans doute. Mais je suis encore là. J’ai donc eu assez d’air pour survivre aux grandes profondeurs. Que devrais-je regretter, dis-moi… d’avoir osé, d’avoir été naïf, trop magnanime peut-être, de pas avoir eu assez peur ?

Photo :  DANS LA PART DES JOURS * Avant-hier – Montréal 2026

Le cheval noir

Une poignée qui tourne
une porte qui s’ouvre –

Qui aura quoi, dit Maude, quand et
comment ?

ou la même impression encore
de rouler dans une calèche
qui a perdu son axe

et là aussi, mais comme ailleurs,
les ombres qui s’agitent

Un café fera bien l’affaire avec un bout de pain –
tout à l’heure ou plus tard, on reprendra le fil d’Hortense.

Je t’ai conté qu’il y a longtemps,
j’avais douze ans,
j’ai connu un grand cheval noir qui s’appelait Bozo ?

Photo :  CE QU’ELLE RACONTE  * Janvier 2026 – Montréal

Éboulis

la neige et les branches sont belles
qui vont dans tous les sens

prends-y mon coeur, l’avalanche

j’aurai plus qu’à suivre le jour
dévaler tranquillement les heures
même si ça dégringole

à force de garde-à-vous
y a pas que les pieds
qui nous gèlent

Photo :  LA PART DU TEMPS – Janvier 2026 * Montréal 

Epithetum

On a perdu l’oiseau dans l’air glacial, celui qui chantait bien. Ou il s’est égaré. On se disait qu’il chantait juste et qu’il survivrait à l’hiver.

Tous les chemins entre les deux. Et les épithètes inutiles. Ou ceux qui se regardent encore en se demandant où ils vont et où sont passés les oiseaux.

Et toi l’écureuil sur la rampe, tu le sais ?

Photo : BAISER DE MÉTAL – Janvier 2026 * Montréal 

Les grains de neige

C’est ça et encore ça, au fil des tempêtes d’hiver, les mêmes chansons qui vont et viennent. On peut vouloir savoir, mais le monde est si vaste et tout ce temps la lune. Alors je troque mes regrets contre des grains de neige. La nuit m’attend déjà. Il fera froid demain. On annonce près de moins quarante. Les vents comme la poésie. Et toutes les morts annoncées. Même les plus mélancoliques. Et ma soeur m’écrit pour me dire que l’abri du piano dans le parc de notre enfance est déjà rempli pour la nuit. Je berce mes souvenirs. Entre Paris et Montréal, et tous mes états d’âme, j’ai fait le tour du monde. Et je m’ennuie de tout.

Photo : AMOUR D’HIVER * Hier – Montréal 2026

Beccus

On a les mâchoires qu’on a, dit Jeanne. Ou un bec d’oiseau pour se faire les matins de l’âme. Ainsi, l’alouette est morte qui ne pardonnera plus.

En attendant, la neige est belle et une fillette court. Elle porte un manteau bleu sarcelle, de la couleur de la maison au bord de la rivière.

Photo : UNE TRANSPARENCE INATTENDUE * Janvier 2026 – Montréal

Noir tendre

C’est la même maison, son jardin blanc d’hiver et ses portes ouvertes en été. Il fait plus froid qu’hier. Debout à la fenêtre, j’enfile des épaisseurs, un piano au creux des oreilles.

Et ce vieux livre qui se défait entre mes mains au fil des pages que je tourne, la colle qui ne tient plus. Toutes les nuits, j’en mets des morceaux sur la table. Je contemple la chute. En même temps que la remontée. Puisque rien ne finit.

Sur le trottoir, une fille se presse dans le noir tendre de l’aurore. Vu l’heure qu’il est, c’est sans doute pour l’autobus.

Photo :  ÉLÉMENTAIRE, WATSON * Hier – Montréal

Curbus

Décembre a changé l’horizon. Le froid bavarde avec les corps, avec les coeurs aussi. Et là janvier. Presque toutes les nuits, depuis plusieurs jours déjà, l’île se tapisse de neige neuve, les aurores sont vierges. Dans les heures d’après, au fil des pas et des machines, les rues et les trottoirs retrouvent leur bitume, laissant de longues veines blanches qui s’étendent partout sur la ville.
Vaut mieux aller doucement, dit Maude, c’est facile de glisser.
Nos lèvres tremblent comme l’eau, mais ne se serrent pas. Tout ça reste le temps. Je pose la main sur une porte et l’histoire au complet se courbe.
On pourrait sur la suite se perdre en conjectures. Mais le temps reste souverain et les âmes trépignent. Vivons encore, oui.

Photo :  LES RUES BELLES D’HIVER * 12 janvier 2026 – Montréal

L’aurore de neige

Oui, ce fameux vide. J’ai quand même choisi de ne rien lui en dire. Parfois le silence est de mise pour mieux mettre le pied devant.

Ces matins-ci, quand je me lève, la neige fait figure d’aurore. Une première, avant la vraie. Quand le ciel est encore plein noir. Comme une sorte d’espoir. Et voilà que la rime l’emporte et me fait divaguer un peu. En quoi la neige ressemblerait-elle à l’espoir – parce qu’elle est blanche et belle, silencieuse et rebelle ?

La boule de Noël rouge est restée suspendue à la fenêtre du salon, au-dessus du calorifère. Quand il envoie de sa chaleur, elle se met à danser.

Photo :  LES MANÈGES DU TEMPS * Janvier 2026 – Montréal

Corps et ombres

On se retrouve quelque part pas trop loin d’une chambre, dans l’échelle commune, entre des lieux étranges et des lieux familiers. Et nos corps, dans le soleil et la beauté, tracent encore des ombres sur les bords de l’espace.

Quand même, dit Laure, certains avancent jusqu’au piano et d’autres sont ailleurs.

Les fenêtres de bois vieilliront doucement. La maison sera close un jour pour nos yeux qui la voient. Il n’en restera qu’une mémoire, un souvenir lointain, comme celui de la rue où tu t’étais mise à danser.

Photo :  PENCHÉE POUR LA MUSIQUE * 8 janvier 2026 – Montréal

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