Pour Marie, Laura et les autres

Si tu trouves la lettre d’amour, ne la lis pas.
Laissons-nous couler dans le sablier.
Suzanne Jacob

Assise au fin fond de la place,
je sirotais un allongé en relisant lentement
la lettre de Marie.
Une lettre de papier, une lettre entre les doigts,
une lettre à humer et glisser dans mon sac.

Marie qui écrit bien.
Qui aligne les mots comme un jardin de pommes.
Qui y met chaque fois de quoi sentir le vent.
Elle m’écrit la rupture d’avec cet homme doux
embrassé dans un train sans même le connaître.
On aura beaucoup ri et bu beaucoup de vin.
Et ronronné ensemble sur quelques hivers.

Qu’elle ne m’ait pas appelée pendant qu’elle pleurait tant.
Mais les larmes de Marie coulent sans faire de vagues. 

Laura la tendre s’est approchée en me regardant
dans les yeux. Je t’apporte un autre café ? 

Photo : RUE SAINTE-CATHERINE, UN SOIR * 17 août 2024 – Montréal

L’emboîtement

En marge, tu dis. Mais de quoi.
   De toute manière, ça ne pourra jamais être qu’un récit rapiécé. Fait de ce qui m’a précédée dans l’emboîtement des jours. Avec sur le bout de la langue un grain de chair inassouvi.
   Là dans l’instant, la rue est brune, encore mouillée par la pluie. Dans la lumière du matin, sa couleur se confond avec celle du tronc de l’érable. Le long de la ligne du rideau, je vois les fleurs d’échinacée, le vert des tout petits parterres, et juste là, une fille qui court.
   Le bruit est celui de la ville. Depuis une heure, au premier plan, c’est une machine sur un toit de l’autre côté de la rue. Alors j’ai fermé la fenêtre.
   J’invente sans inventer. Je m’appuie sur l’instant, je bois une gorgée de café. Les pas de la fille d’en haut me ramènent soudain à l’endroit où j’ai rencontré M. C’était une vieille maison aux appartements délabrés, avec des murs et des planchers de ceux qu’on dit faits de carton. Je l’entendais souvent jouer de la guitare. Et faire l’amour avec des filles, rarement deux fois la même. Mon sommeil étant ce qu’il était, même les souris me réveillaient. Je l’espionnais un peu, c’était devenu une habitude. Sans même avoir vu son visage, je me disais qu’un jour, il serait mon amant.
   La rue est sèche maintenant et des ombres se sont tracées. La journée sera chaude, et ensoleillée. Du moins, c’est ce qu’ils disent.

Photo : NOS HISTOIRES – Hier, Montréal

Ossum

Il n’y a que l’absence
qui soit un territoire assez vaste
pour la durée
à laquelle nous pensons.
Suzanne Jacob


De l’eau. Trop d’eau. Quand le soir est venu, c’était devenu un os.
   Le visage tourné vers le fleuve, j’envisage l’écart, l’intérieur des marées, la profondeur fuyante. Et le temps qui avale, le boire et le déboire.
   On sait bien que c’est là, dans l’aube et dans le vent dehors. Et pourtant. Mais encore. On ne voit de la mer que ce qu’on voit de soi. On se rejoue la vieille histoire, celle du monde dans le monde.

Ce matin le bruit d’une scie. Et cette même pulsion d’attaquer les minutes.
   Même si le pesant de l’été m’enivre autant qu’avant, il m’arrive d’attendre l’hiver, qui tiendra sa promesse des bordées de silence.
   Finalement, c’était monsieur M, mon vieux gentil voisin grincheux. Qui abattait son vieux pommier malade.

Photo : MÉSANGE – Août 2024 * Montréal

Circum

Ah, mais que la jouissance de cette chaleur humide. Le corps plongé dedans. Dans le vent tiède. Et dans son chant. Dans les feuilles au-dessus de ma tête.

Tout le temps que ça prend de vivre. Parce que c’est là, tu dis. Quand bien même on l’oublie. Tout reste écrit qui ne s’efface pas. Déposé sous les muscles en petits morceaux d’âmes. Et ça a tout à voir avec le sang qui coule et toute la terre autour. Et le temps comme un train. Qui va où il s’en va.

Circa, le poignet et la nuit bouillante. À quoi s’attache-t-on aussi fort sans savoir se déprendre?  Des petits verbes des petits mots aussi innocents qu’ils se peuvent surtout ne bousculer personne car s’il fallait mais s’il fallait déboussoler quelqu’un, rit-elle.

Dans tes vieux talons plats, tu longes les mêmes murs, les sales et les moins sales. C’est sûrement le désir qui t’envoie marcher là. Sur les chaussées brûlantes. Entre les poteaux noirs.

Photo : LIGNES DE LENTEUR – Août 2024 * Montréal

Devant les ombres belles

Mes pieds, mes pieds, dit-elle.
Ce plein de petits os. 

Le même plancher, les mêmes murs,
et là par la fenêtre, les ombres belles. Plus tranchantes qu’hier. 

Surtout, que je lui dis, ne cherche pas de verre.
Un jour où j’ai eu besoin d’air, je l’ai fait éclater.
Chaud froid, mon corps déjà savait.

Tout ce que j’imagine en pénétrant les heures.
Et bien sûr les trottoirs. Où je peux me perdre à foison.
Quand d’elle-même ma tête oublie de penser.

Photo : RIDEAU ET RUE – Hier matin * Montréal

Échancrer le temps

Tout cet air chargé, ce ronron incessant.
Comme un bon sang qui coule, tu dis, et le même bon pain.

T’as qu’à passer ta main sur le rideau fermé.
Vas-y lentement et quelque part tu vas sentir par où passe le vent.

Et t’as raison, il m’arrive d’échancrer le temps.
De faire cent fois le tour, cent fois les escaliers, cent fois les mêmes lieux.
Et d’inventer un océan ou deux.

Photo : L’AIR DES RUELLES – 30 juillet 2024 * Montréal

Allo le monde

Tu vas y arriver, qu’elle dit.
Un peu comme partout,
c’est une question de paysage.
On se prend les pieds dans les branches,
ou ailleurs dans le tapis.
Et puis on recommence.
Un petit coup en avant
pour voir si on reste debout.
Et si on tombe, allo le monde,
il est où le problème?

Photo : SUPER BALADE – Hier après-midi * Montréal

Bonzaï

Elle, c’est la petite, devenue au fil du temps
plus petite qu’elle-même.
Elle collectionne les papillons, les blancs surtout.
Elle parle peu, ne répond que rarement
aux questions qu’on lui pose.
Mais son silence n’a rien d’hostile.
Elle aime l’idée que l’amour est muable,

et que le mieux à faire est de le laisser faire.
Une ligature d’un bord, une ligature de l’autre,
mais j’y garde mon âme, dit-elle.
Elle regarde passer les jours
du gris au bleu, du clair au sombre, du blanc au noir.
C’est ainsi, me dit-elle, qu’elle ne perd pas de temps

à vouloir le temps autrement.
D’un côté les bruits mécaniques, de l’autre ceux
de la rivière. Et le vent froid par la fenêtre. 
Frais serait le mot juste, mais avec toutes ces canicules,
on perd le sens des vocables.

Et là ou ailleurs, c’est toujours les pieds en premier.

Photo : FLEUR D’ASPHALTE – Hier matin * Montréal

Le couteau

Image blanche, ramassée au bout de la barque,
glisse ta lame dans les tissus de l’eau
Suzanne Jacob

Les fleurs dans le parterre se sont multipliées.
   Trente-quatre ans hier. Et pas un frémissement, pas une goutte, pas même un bruit de plastique. Tout est limpide et trouble, lié et détaché, rien de gonflé ni de suspect. Les minutes glissent et rebondissent comme des perles sur un plancher.
   Ça fait cent fois au moins que je passe à côté des mots.

Dans ma lune ascendante, les écoulements s’apparentaient à des plissements argentiques. Toi qui aimais tant les rivières, je n’ai jamais trouvé le creux de ton épaule. 
   Les mensonges qu’on t’a servis. C’était du temps où les saisons s’en allaient de ton corps. L’air se vidait de ton ivresse, tu n’attendais plus de sursis. J’en voulais déjà à l’époque à ce qui vient déposséder d’autant d’aubes tranquilles. Tu n’y verrais plus le poisson ni la cascade.
   Ce qu’on dit et prétend. Le couteau qui reste le même, sur la rive ou ailleurs.

Photo : LA COULÉE DU SILENCE – Hier * Montréal

Le bord du vent

Un autre jour de moins d’aurore.
Quelque part entre la rivière et le même silence brumeux.

Le temps qui noue et qui dénoue.

Je sais la part de l’irascible dans mes paysages lointains.
Je n’ai jamais fait de promesses, encore moins à moi-même.

Je cherche encore le bord du vent et celui de l’eau vive.

Photo : LE CHÂLE – Juillet 2024 * Laurentides

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