Surtout la rivière

D’abord, je n’ai rien vu.
Rien d’échappé dans l’eau.

Pour la chaise, m’a dit Marie,
enfonce bien les pieds dans le sable.
Tu pourras relever la tête,
aucun oiseau ne s’en plaindra.

Le bimoteur est repassé.
J’ai vu dégringoler un corps.

Puis elle a répété : tout enroule
le brusque, c’est l’oeil dans le noir.

Une valise a dérivé en avalant l’écume.

En vrai, quelques jours ont passé.
Deux étourneaux picorent autour du trèfle rose.

Sans doute que le butor commun
mugit à tout vent.
Mais d’ici, j’entends surtout la rivière.

Photo : LES PROMENADES MATINALES – Juillet 2024 * Laurentides

Le brusque et le clair

Tout enroule le brusque. C’est l’oeil dans le noir jusqu’au clair d’après. Il est six heures trente-sept dans tous les cimetières d’ici. Entre deux stèles, les herbes insistent : biche et faon ont dormi là, lovés contre le corps de l’autre, dans l’air chargé de la rivière.

Et elle réapparaît, plus ou moins clandestine, les épaules coincées entre deux cargaisons. Elle se souvient du vent dans les feuilles du noyer, revoit courir le merle sous la chaise d’osier. De quoi prendre le jour sans trop laisser de traces, se perdre un peu plus loin dans l’histoire qui la sauve.

Photo : SOUS LA LUNE MONTANTE – Juillet 2024 * Laurentides

Les lèvres du vent

On se fait une idée de la valse invisible.
Même si dans l’infini, comme le chante Margot,
toutes les dents y tombent, les leurs comme les nôtres.

Dis-moi sinon : de la gorge serrée ou la rose fanée,
laquelle se demande si c’est elle ou le monde ?

D’autant que là où il était question d’oiseaux,
avant que tu tournes la page, j’ai lu pleurs au lieu de pâleurs.

Quand même ici, par les lèvres ouvertes du vent, j’arrive à sentir l’océan.
Raison de plus d’aimer l’orage.

Ne manque plus que le tableau.

Photo : UN CANARD – Juillet 2024 * Laurentides

De café et d’écume

Elle dit facile, je dis pourtant. On gage
sur le sens de l’eau, le ciel sans parenthèses
et le même bouillon de mots.

T’ai-je raconté que ton arrière,
vendeur de souliers en son temps,
n’avait rien des marchands du jour ?

Tant que j’aurai mon corps, dit-elle,
et ma robe et le vent,
je mêlerai mon sang à la rose
et aux jardins de pierres.

Du bon café, de la lenteur. Et cette écume
de rivière que la beauté imagina.

Photo : TOUT PRÈS DE L’EAU VIVE  – Juillet 2024 * Laurentides

Un jour on dira lisez-moi, je n’aime pas parler.

Épanchements

Il y eut un temps, un long temps, où les hommes et les femmes ne laissaient sur la terre que des excréments, du gaz carbonique, un peu d’eau, quelques images et l’empreinte de leurs pieds. Pascal Quignard

Une rivière sans quai.
Mais des pierres. D’immenses pierres.
Et une déverse sauvage.

J’aborde son remous de mon corps hésitant.
C’est de se retrouver.

Photo : ET LE MERLE S’EN MÊLE – Juillet 2024 * Laurentides

Indéchiffrable amour

Tu me diras comment c’est venu fendre l’air
et comment tu as perdu pied.
On parlera alors de nos parfums d’enfance
et du vent qui s’entête à tout éparpiller.
Et on finira par se dire que l’amour est indéchiffrable
tant il se laisse imaginer.

Photo : LE LONG DES MÊMES JOURS – Juin 2024 * Montréal

De murmurance

C’est l’étreinte endormie.

Je ne suis pas la pluie, mais si seulement parfois, pour la consolation.

En attendant, tu dis mystique et je dis fleuve.
Ah les beaux murmures.

Photo : DÉPASSEMENT IMMINENT – Juin 2024 * Montréal

L’intangible

Bien sûr, une échappée. Toi aussi t’es une éperdue. On est pareilles. On franchit des ruisseaux puis un jour on s’arrête. Quelque part où ça sent sauvage, avec les bras remplis d’oseille.

Au début c’était la marmaille. Plus tard, un bel escargot blanc. Tout ça en continu. Jamais bâillonnées, toujours transparentes. Et puis un soir, tu as ramassé un caillou et écrasé une limace, comme une nécessité. Je dis un soir, mais c’était peut-être un matin. Je me souviens seulement de quelque chose de parallèle, un peu éblouissant, un défrichement difficile à traduire. 

Qu’on soit fécondes et dissemblables, tout ça allait de soi. Faites de diurne et de nocturne. Laquelle des deux, quelle importance. On empruntait à l’intangible. À l’invisible aussi. 

C’est en marchant dans la ruelle que l’image m’est venue. Une image de nous qui tentait de s’évanouir. J’ai pensé au silence et j’ai pensé aux éléphants. Puis à ces histoires qui nous sauvent.

Photo : POINT D’EAU – Juin 2024 * Montréal

Nos lieux d’enfants

Hier, à la place d’insulte, j’aurais pu écrire méprise. T’as raison, ç’aurait été plus tendre.

Ados, dans les années soixante-dix, on avait le fleuve pas loin et le ciel à hauteur des yeux. De temps en temps, le parfum âcre des usines se rendait jusqu’à nous.
Souvent au milieu de la nuit, on entendait les pas de la femme d’en haut. Si mon souvenir est bon, ça te réveillait plus que moi. Mais c’est peut-être le contraire – je ne suis jamais trop certaine de qui est toi et qui est moi.
Hier soir au téléphone tu m’as dit que tu t’habituais aux vagues sous nos yeux. Et tu m’as reparlé du jour où on n’a pas voulu de toi, mais bien sûr à l’époque on était des enfants.
Avant de raccrocher, on s’est dit que l’espoir se comptait en rivières et qu’on aimait encore la brume. Je ne sais plus qui a dit quoi.

Photo : ENTRE FEUILLES ET BÉTON – Hier * Montréal

Sur un matin de ville

La littérature, on ne la lit jamais
qu’avec l’histoire qu’on est en train
d’inventer pour soi-même,
qu’avec l’histoire en perpétuelle gestation
de sa propre vie.
Suzanne Jacob
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Il est beau le petit bouleau. Japonais, le petit bouleau. On le baptise? T’as proposé Yoko en pensant à celle de John. C’est bon, que je t’ai dit. Et je t’ai parlé d’Ogawa.

La semaine sera bouillante. En attendant, est-ce qu’il est fini pour de bon le temps des hirondelles, celui d’avant, où on décriait la bêtise?

J’ai pris le vent et son image et j’ai continué à écrire. Il n’attend rien, le vent. Il est bienheureux de souffler. Écris, que je me suis dit, écris pendant que tu le peux et laisse le monde à son insulte. 

Photo : DE LOIN DÉJÀ SON ÉLÉGANCE – Hier * Montréal

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