Le bel ouvrage

Pour L.

« Toute une aventure », tu m’as dit. C’était au début du chapitre.
   Puis les jours allèrent comme ils vont. Pour libérer le couturier au tableau de l’automne, il y eut la grande maison. Son salon à tâtons et ses lampes de verre.
   Et là le temps reprend sa forme. Appuyée sur un bel ouvrage, tu retrouveras la bête et le bois de velours. Avec dans tes bagages un grand tissu neuf à broder au fil de ta mémoire.

Photo :  LE RÊVE ET LA RÊVEUSE – Automne 2024 * Montréal

Sous le soleil montant

les corps soudain se détendent

j’entends le rêveur me dire
allez savoir le jour

et se vivre à mesure

cette chaleur
qu’on aime

sur le pied de l’érable
la caresse du soleil montant

hier le temps était sublime

Photo : CARRÉ SAINT-LOUIS – Montréal 2024

Jeanne va nu-pieds

sur toutes les faces de l’aube, la lumière se pointe
des poussières bougent dans le couloir
la maison sera la maison

Les planchers craquent de partout, même sous les petits pieds de Jeanne qui s’avance vers moi avec entre ses mains un long serpent de laine. Elle en fait une boule qu’elle met sur l’oreiller, à deux pouces de mon nez. Ça sert à quoi? me demande-t-elle en grimpant sur le lit. Je revois ma tante Denise qui en confectionnait des tonnes qu’elle offrait en cadeau. C’est fait pour mettre au bas des portes, amour. Pour empêcher l’hiver d’entrer.

Elle me dit que plus tard, elle voudrait faire comme hier. Aller dehors sans souliers et ramasser des feuilles.  

Photo : LES RUELLES ENCHANTÉES – Automne 2024 * Montréal

Les bons lits

J’écartai le rideau sur un matin de brume.
   Pas très loin de la rive, contre le pied d’un saule, une longue barque blanche. En petit sur sa coque, quelque chose de peint en bleu. Un nom peut-être. Mais c’était trop loin pour savoir.
   Nous étions arrivés la veille, dans une nuit sans lune. Notre première fois là-bas. Même avec la lumière de nos téléphones, il nous fallut aller doucement jusqu’à la grande galerie de bois. La clé se trouvait là où on nous l’avait dit, sous un seau de métal à moitié rempli de grenaille.
   Chacun y trouva un bon lit. Dans le salon, les lampes restèrent allumées.

Photo : LA FEMME ET L’ENFANT – Ce matin * Montréal

Nos coeurs emboîtés

On est entrés dans la maison. Elle était sombre, c’est à peine si on y voyait. On a tout de suite cherché les lampes. On en a trouvé quatre, deux toutes petites en verre qui ne s’allumèrent pas, et deux anciennes, aux très grands abat-jours, qui jetèrent un peu de lumière dans l’immense salon.
   Il ne restait plus qu’à s’aimer. Pendant ce temps dehors, le monde serait le monde. La vie s’accrocherait à elle-même et l’automne poursuivrait sa route. On resterait des visiteurs, dans cette maison-là comme ailleurs. Les matins seraient ce qu’ils sont. Pour la suite des choses.

Les feuilles tomberont. Le ciel se couvrira et se découvrira.
Les jours s’emboîteront. Et nos coeurs avec eux.

Photo : POUR TOUS LES JOURS DEVANT – Hier * Montréal

Les choses

mais c’est quoi cette fièvre

des petits clous
pour faire des trous
dans la couleur d’un ciel de cendre

ça reste pris entre les fleurs
et dans les lèvres de la nuit

les choses changent

Photo : AU PASSAGE DU MONDE – Septembre 2024 * Montréal

Fascinatio

… ça se tait dans les glaises chauves
n’ajoute rien, ni sel, ni sable, ni vinaigre.
Suzanne Jacob

Je me levais dans le noir. La fenêtre était noire.
Le monde s’était séparé du visible.
Pascal Quignard

Au jeu de la fascination, les arbres sont toujours preneurs.
C’est pareil pour la chair, même si la forme est sombre.

J’ai lancé une ligne pour m’accrocher le doute, entr’ouvrir les yeux de la bête.
Et j’ai frappé à la première enseigne. 

Je sais bien que quoi qu’il arrive, rien n’avalera le ciel.

Photo :  LA DOUCEUR DE SEPTEMBRE – Avant-hier * Ruelle de Montréal

Vent d’oubli

L’écorce du vieux lilas frise dans sa tendresse. La cour est belle. Et les fleurs d’orpin qui rosissent. D’un rose que tu aimes.
   Je suis descendue vers le sud pour me rapprocher du café. Sans même savoir si j’irais. Je voulais ce vent tiède qui me fait oublier les choses.
   Difficile de voir le bout de ce coeur de silence. Dans cette histoire, c’est la seule saison que je trouve. Pour un écho du temps d’avant. Ou quelque chose qui lui ressemble.

Photo : L’ABANDON SALUTAIRE – Montréal * Septembre 2024

Les feuilles virent

Ô ma petite indignation, où veux-tu m’emmener?
De nos enfances arcboutées, je dirai qu’on n’y pouvait rien.
Et que c’était alors.

Les feuilles virent déjà dans l’érable d’en face.
Les ombres bougent. Et toute la lumière avec elles.
Sans que j’y cherche ni aveu ni raison.

Photo : TENDRE SEPTEMBRE – Avant-hier * Montréal 2024

Le repli

Même avec autant d’angles morts,
de narcisses en cavale,
je vois dans ma ville en septembre
de plus en plus de roses

Sinon, je n’en sais rien
Comme là, de ce soleil éblouissant
et du ciel à n’en plus finir

mais du vent de ce soir de juin
et des motifs du repli

Photo : LA VIE SE CONTINUE  – Septembre 2024 * Montréal 

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