Le vieux bois

Le vieux bois, les vieilles marches.
Et les pieds qui reposent.

De toute manière, entre la langue qui se défait
et l’instrument de l’heure,
la pâleur du temps y dit déjà tout ce qu’il faut.
On court après l’étreinte, l’orfèvrerie des fleuves.
Et on rêve de sevrer les gourmands de la cour.

Le soleil effleure un nuage.
J’attends qu’on vienne me chercher.

Photo : L’IDÉE DU VENT – Juin 2024 * Petite Nation

L’entêtement

le grand lit emprunté
l’oreiller écrasé
et l’orage qui gronde

et d’y d’errer sur les façades
de la mémoire tendre
où tranche la beauté, plus entêtée que toi
et libre

et puis tous ces oiseaux

Lys – Huile sur toile (présentation rognée) * Irène Tétaz 2024

L’ordre des petites heures

Tu aimais déjà la noirceur.
Et d’y user un bout de craie. 

Au signal de l’abeille, tu as remis le pied dans l’herbe.
Tu le pouvais, c’est tout.

Pareil pour le café, qui te rappelle à l’ordre.
Le tien des petites heures et des vents du matin.

Photo : AU FOND DU JARDIN (ENCORE UNE QUESTION DE BEAUTÉ) – Juin 2024 * Petite Nation

La peau tendue

j’ai ramassé le long cheveu
qui s’était retrouvé par terre –

et j’ai pensé au chêne
à la pierre et à toi

et là, le ventre

la peau tendue d’autant de sable
et d’aveuglés rendus aveugles

il entrouvre ses pores, le ventre

quitte à sentir le froid
pour même un peu de soie

Photo : LE RANG, LE SOIR – Juin 2024 * Petite Nation

L’indéchiffrable

S’il y a une attente, c’est de moi envers moi.

C’est le même chemin de rivière.
Ça vient du même endroit, de la même existence.
Tu t’en doutes, je sais. Un sentier de pierres et de mots.
Tu sous-entends la rive et moi j’y vois le temps.
C’est pour ça, dirais-tu, qu’on s’y jette vivants.

Photo : CHEVAUX – Juin 2024 * Petite Nation

La tendresse de Margot

– Pourquoi je voudrais autre chose, me dit Margot. Il y a des arbres, il y a du vent, et le bruit de l’eau sur la tôle. 
Elle alla s’assoir sur le banc. Celui en dessous du pommier.
– Il me donnera encore des pommes. Des petites pommes, de belles pommes, je crois même plus que l’an dernier. Il n’attendra pas après moi pour se vouer à ce qu’il est.
Elle tapa deux coups sur le bois pour que je vienne m’assoir près d’elle.
– Reviendras-tu avant l’automne me tendre un petit bout de toi, de tes amours de voie ferrée, et goûter un peu à mes pommes?
Je n’ai rien dit.
Margot voit loin et n’attend rien. Elle sourit surtout à belles dents. Au matin comme à moi.

Photo : JUSTE APRÈS LA PLUIE – Juin 2024 * Petite Nation

Transparence

j’ai débarqué comme un vent fou
après un sommeil envolé
et soufflé fort sur les foins de l’enfance

on s’y roulait ensemble quand on parlait à peine

et le bon temps, le mauvais temps
le café qui infuse

et des restants d’aurore couchés entre les fleurs

et là la pluie
sur le toit de métal

Photo – LES ÉCLATS D’OR * Montréal – Mai 2024

Les taches blanches

Soi-disant de loisirs. Mais là plus près
de l’esclavage.
Toujours quand même, y a des ronds
de lumière qui s’épellent à côté des mots, des taches
blanches qui s’articulent sur les pages.
Je bouge le livre
et manie doucement le soleil.

Ma ville est encore mouillée. La nuit a été généreuse pour la terre du jardin. Et le jour sans nuages étale des ombres douces. Quant à l’octale, elle me toise dans son étreinte, se moque et recrache mes mots comme on jette une vieille eau de boue. C’est pourtant ma rivière, mouvante d’eaux claires et brouillées.

Ou comment se laisser porter. Dans l’afflux et le manque.

Photo – FILLETTE DANS UNE RUELLE * Montréal – Mai 2024

Savoir et pas savoir

et s’en viennent les roses et les mûres
en attendant vas-y, bois le sang de la vieille

si seulement le voisin faisait taire sa scie
mais je sais, c’est un si beau matin

et ce bout de pain noir
qui se gave d’oiseaux sur un battant de l’aube

on voulait pas savoir et surtout pas la suite
ni le pied ni les orteils pliés

ni les os ni la moelle
ni le poids ni de rien ni des jours

Photo – ENCORE TANT QUE LE MONDE * Montréal – Mai 2024

Doute et vernis

T’as nettoyé la table de sa poussière d’hiver. Tu t’es assise dehors pour faire taire le doute. Mais il a la couenne dure en dépit des oiseaux.
Là que sonnent les cloches de l’église, tu revois les souliers en cuir noir patent que tu enfilais pour la messe. Et tu penses à ton père, au magasin vendu quand tu avais douze ans parce qu’on cherchait trop l’apparence, plus assez le confort – c’est comme ça qu’il te l’avait dit. Il est mort trop jeune ton père. T’as pas fait grand voyage à l’intérieur de lui. T’aurais mieux compris votre histoire.
C’est un autre drôle de dimanche. T’as encore oublié le passage du temps. Mais le ciel est franc bleu. Et le vieux lilas a fleuri.

Photo – LES TENDRESSES DE MA VILLE * Montréal – Mai 2024

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