Distantia

C’est comme se souvenir de la rivière d’avant quand on ne sait rien de la suite. C’est se parler d’un feu et d’une lassitude. De ces choses qui passent comme les beaux oiseaux noirs.

Tout près de mon épaule, le bougainvillier veille encore à la folie douce. Vingt fleurs sont roses, et d’autres, d’un blanc de vert, ne se méfient de rien.

Photo : DANS LA PLUIE TIÈDE – Décembre 2024 * Montréal

Les bonnes heures

Vient un jour où les bonnes heures l’emportent. Y a moins de fleurs dans le tapis. Les gouttes sont claires, et même les noires sont belles. On laisse tomber la prudence.
   Cette lune, je l’ai prise pour toi. Je tourne autour sans savoir pourquoi. La seule beauté des mains peut-être, des yeux, des doigts qui savent encore. D’autant plus que l’inéluctable n’attend pas qu’on l’appelle.
   C’est le vent qui décide. Et la neige.

Photo : DANS L’AIR CHARGÉ – Hier * Montréal

Te l’écrire ici

Je ne sais rien et mon coeur s’en charge

c’est gris dehors
et blanc

et ces feuilles qui s’accrochent encore

je ne veux plus de perspective
seulement de voir

comme là l’immense étoile qu’il a
mise dans la fenêtre, aussi large que la vitre

il m’a l’air doux et tendre mon nouveau voisin

Photo : DANS LA BEAUTÉ DU SOIR – Hier * Montréal

Les escaliers blancs

Ce qui reste pareil, c’est la neige
C’est toute l’étrangeté des jours qui s’emballe sous
Le ciel, toute l’étrangeté du monde

Les premiers vrais matins de neige et la rumeur 
est tendre. Je ne sais pas d’instance qui offre
Autant d’escaliers blancs

Et là, dans cette musique que j’écoute, on entend la voix du poète qui reprend des mots de Cendrars. Ils ont cru que c’était les siens. Vivant, il leur dirait sans doute. Et que l’enfant n’appartient à personne.

Photo : ELLE MARCHAIT DE DOS – Décembre 2024 – Montréal

Me perdre

Chaque fois ce sont de courtes notes, légères comme la neige d’hier. Cette fois, elle me parle de chevaux dessinés dans des grottes. Et je repense au blanc fougueux de mon hiver passé là-bas, au bord de la rivière gelée.
   Il y a de ces matins où tous les points sont raccordés. Je revois les doigts de ma mère qui laisse tomber quelques mailles sans en faire d’histoire. Je pense au jour où j’ai compris qu’elle aimait savoir s’oublier.
   Pendant ce temps je cherche encore : de quoi faut-il aller au bout ?


« Je me penche tant que je peux. Je veux voir le gouffre, le plus près possible. Je veux me perdre en mon aventure, ma seule et épouvantable richesse. » Anne Hébert, Le Torrent

Photo : DEPUIS LE TROTTOIR, UN BAR – Fin novembre 2024 – Montréal

Largus

C’est une manie, j’avoue. Une sublime manie. Qui me pointe les blancs d’entre les noirs du ciel. Et m’invente une histoire là où je n’en ai pas.

J’ai les orteils pliés, les pieds un peu trop froids. On ne voit pas le vent, seulement ce qu’il fait.

Photo : BELLE DÉROUTE – Avant-hier * Montréal 

Bruissement

Et l’idée même d’être avalée.
Et le nerf qui fauve, le vague.

Et les feuilles roussies.
Si c’est la neige qu’elles veulent,
elles ne perdent rien pour attendre.

J’ai moins marché ces derniers jours.
Pour y être près d’elle, de son corps de baleine
calé contre une fin d’histoire.

Doucement, qu’elle me dit, ne me pousse pas au fond.

Et au matin, je fuis sans m’en aller. 

Le ciel est un peu moins opaque.
L’asphalte a séché dans la nuit.
Et le bougainvillier a fait sept fleurs de papier.

Photo : HIER DANS LA BRUINE – Novembre 2024 * Montréal 

Cheshire Blues

Finalement, j’ai erré. Erré dans le sens d’erreur. J’étais pourtant certaine d’avoir croisé le chat à deux endroits distincts. Le fil était solide. Je l’étirais dans tous les sens et il ne cassait pas. Mais ce matin, j’ai ratissé les pages. La vie me joue des tours. Sinon le chat.

Il fait chaque jour un peu plus froid. On ne se sort pas de l’hiver. On y entre ou on dort.

Photo : SEMBLANT D’UNE BLANCHEUR PROCHAINE – Novembre 2024 * Montréal 

Mêler les âmes

Y a celle de la bulle et du dé. De l’histoire dans l’histoire, qui revient les deux fois. Sous mon eau matinale, je la vois assise à sa table, la bouteille dans une main et le verre dans l’autre. Elle s’approche du récit en y glissant un chat et un sentier dans la montagne. C’est le modèle, à défaut d’y être la souche. Elle regarde par la fenêtre la fille qui passe et qu’elle connaît. Il est beaucoup trop tôt mais on fera bien ce qu’on veut pour y défaire l’ordre des choses et remettre en humeur les horloges amoureuses. Qu’est-ce qui l’a projetée dans l’histoire, et pour quelle raison ? On n’inventera rien de moins.

Le libraire n’a pas mis son livre où il aurait dû être. 

*

En vrai, le ciel est divisé. Entre le laiteux et le bleu. Ça ressemble au reste du monde.

Photo : SAYNÈTE D’AUTOMNE – Novembre 2024 * Montréal 

Papier japonais

C’est l’absence, je suppose.
L’absence de quelque chose.
Et pourtant, tout est là.
Toujours là qu’on se dit.
Les barbes de bouc de l’été
ont séché à la cime, leur blanc
devenu brun sans qu’on n’y fasse rien.
Et cette conversation des bêtes
avec le vent qui refroidit.
Et chaque jour, le même plan
et le même bilan.
Comme si on injectait l’ébauche
d’une même substance
pour le comment se jeter sur le temps.
La même fiole de départ.
Mais le bougainvillier qui refait
quelques fleurs.
L’été m’a ouvert l’appétit
pour ses fleurs de papier rose.

Photo : MAIS LES YEUX OUVERTS D’UNE ÂME – Novembre 2024 * Montréal 

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