L’hiver sera l’hiver

C’est déjà tellement froid dehors, ça ressemble à janvier. Le sentier est changeant qui longe la voie ferrée. J’y vais et j’y retourne, les enjeux y sont poétiques. De toute façon, le soleil tient la barre et l’hiver sera l’hiver. J’ai croisé une bande de moineaux hier, qui piaillaient à tue-tête à l’abri d’un buisson serré. Vu deux enfants aussi qui jouaient sur une butte de fortune pas loin des grandes cheminées. Avec tout ça et même moins, le monde reste encore le monde.

Finalement, j’ai laissé tomber. Le texte, je veux dire. Sur les bêtes qui marchent au pas. J’aime mieux penser aux âmes qui trottent. Et au temps qui n’est pas perdu.

Photo : BONTÉ D’HIVER * Avant-hier, le long de la ferrée – Montréal

Le ventre-coeur

Quelque part
entre tendre et dur,
ça dépend des terres et des vents –
mais de tous les cailloux de l’âme,
le ventre-coeur
est le plus argileux.

J’aime le mien près de l’écume, dans l’or blanchâtre des poissons.
Et l’hiver, près du givre luisant.

Je laisse les rames aux rameurs et je marche les rives tendres.

Photo : CONFLUENTS & VISAGES * Novembre 2025 – Montréal

Elle tombait folle

bleu doux, bleu d’hiver
et voilures blanches

et toujours une autre lumière

déserter –
mais pas la neige
qui tombe folle

ni le vent qui s’en mêle

le monde a beau tourner
comme un moulin sans eau

y a l’amour
dans le sens des rivières

Photo : FEMMES DANS LA PIERRE * Novembre 2025 – Montréal

La robe glaise

Dans un monde où les mots ouvrent et ferment l’espace, le temps s’épuise doucement. Comme s’il était premier et dernier à savoir.
J’ai marché dans l’air mouillé. Seule. En partie sur la voie ferrée. Y avait des os à voir. Et des pierres à gruger. Un tien méli-mélo. Un beau casse-tête sans sa boîte ni aucun complément direct.
Mais surtout, la robe était parfaite.

Photo : RUE SAINT-GRÉGOIRE * Hier – Montréal 2025

Les noeuds

et ces états de ville et ces états de neige
jusqu’au ciel blanc que d’autres diraient morne

je ne suis pas indifférente
ni à la femme au long manteau qui attend tranquillement
son chien
ni à l’absence des oiseaux

il y a eu cette sensation que j’allais mourir là
du coup, prise à la gorge

ce qui en est resté

de quoi te demander
si ta bouche pensive attendait l’accord d’un mot
et ce que c’est que d’être toi

Photo : ON AURA CONNU LES RUELLES * Novembre 2025 – Montréal

Carminem

une aube en peaux de lièvre –
c’est même pas décembre

tant pis, l’hiver sera l’hiver 
et l’époque, l’époque

je m’arrangerai avec tout ça
pourvu que tu frissonnes un peu
quand je délacerai mes bottes et que
je plongerai mes pieds
sans doute pour t’impressionner
mais surtout pour te plaire
dans l’eau glacée de la rivière

Photo : NOS ABORDS * Avant-hier – Montréal 2025

Commissures et dortoirs

À quelques portes au nord, les ouvriers
frappent aussi fort et plus souvent.
Le froid qui les presse peut-être.

Je mets Gould entre nous.
Les moineaux connaissent bien le jeu,
qui sautillent au soleil et choisissent la neige
au lieu de la rampe glacée.

Je retourne à tes commissures,
qui restent immobiles mais tendres. 

J’aime te sentir près, dans le même dortoir.
Sous le soleil chargé et le temps carabine.

Photo : LA BRILLANCE DÉPEND DE L’ANGLE * Hier – Montréal 2025

Goldberg Morning

Sept heures du matin. Je l’ai aperçue de très loin, de très haut dans la ville. C’était la belle histoire. Tout dire et ne rien dire en passant par l’aurore remplie d’autant de neige. Le ciel et sa peau blanche, mouillée d’autant de jours, la même histoire d’amour. Et soudain dans ma tête des mots surgissent de nulle part. Good Morning America, dit la voix. Le titre d’un talk-show aux USA. Un titre qui à force de temps a pris des airs de locution.
     Mon cerveau est une drôle de bête. Mais je dirai à sa défense qu’en sortant du lit ce matin je pensais à San Francisco. Aux quelques jours que j’ai passés dans cette ville en pentes, avec ses maisons pâles, ses cafés à se vivre. Du temps où le mot liberté avait tout le poids de l’amour, et quand s’en réclamer ne sous-entendait pas qu’on veuille arracher celle de l’autre.
     Il m’arrive de m’en vouloir. De ne pas, de ne plus, dire le fond de ma pensée. De me cacher derrière les mots. De me taire de plus en plus fort. Et tout ça pour être tranquille, loin de la polémique. Tout ça pour apaiser mes heures.
     J’écoute Gould. Je ferme les yeux et je suis dans son corps, et dans ses mains. Et je suis bien. Un peu triste, mais bien.

Photo : LE TEMPS DE VIVRE * Avant-hier – Montréal

Condemnare

Le ciel est bleu. La neige borde les trottoirs. On est samedi matin. Dans le petit pommier qu’on a mis au bord de la rue il y a quelques années, ce qu’il reste de feuilles fait flamme sous le soleil.

Je suis faite de tant d’absences, me dit Maude, de tant de tout et d’absences. Hier, c’était moi. Et quelque part depuis, à travers les heures, des morceaux ont cédé. 

Les mots me tranquillisent. C’est pour ça que je vais vers eux. Je les fréquente autant que je fuis la bêtise. Ils m’aident à desserrer le noeud, me laissent libre du miracle où je suis condamnée vivante. Condamnée à respirer l’air, et toutes les particules.

Photo : LA GRANDE BEAUTÉ * Le 14 novembre – Montréal 2025

Nos folles histoires

Plus je laisse passer de jours,
plus le monstre s’agite, dit Laure.
Et toi qui te réfugies là sans penser à la suite.
Là dans les tas de feuilles mouillées,
les flaques, le bruit des flaques, la blancheur
du ciel, tes yeux, mes yeux. Et nos folles
histoires à n’en jamais mourir.

Photo : MONTRE POUR VOIR * Le 11 Novembre 2025 – Montréal

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