Deus ex machina

Le ciel est d’un beau blanc laiteux. Le grand érable est presque nu. Quelques feuilles s’accrochent encore, certaines y passeront l’hiver. On peut se demander pourquoi elles résistent à ce froid qui fait tomber les autres.
   La rue est noircie par la pluie. Et quelque part autour, il y a l’homme et ses machines. Et ton désir d’y tendre l’âme. Librement, sans trop tendre l’échine.

Photo :  ILS SE PARLAIENT – Hier * Montréal

Scènes d’automne

Je me suis vue tendre l’échine devant une ruée machinique.
Puis j’ai piétiné d’impatience, joué du sabot dans le sable.

Par chance la lumière qui m’a tirée dehors – c’est l’automne comme un théâtre.

*

Te dire aussi cet autre jour. L’endroit prévu du rendez-vous était bondé.
On a marché un peu et trouvé mieux ailleurs.
Une table près d’une baie vitrée, avec vue sur la rue.
C’était parfait pour une première fois – quand les âmes cherchent
à se savoir à petits coups de mots.

Photo :  HIER – Montréal * Novembre 2024

Échappatoires

S’il te fallait un jour te perdre à l’infini et qu’un enfant tout près te demande un ruisseau, raconte-lui le violoncelle et les voyelles de l’oiseau.**
   Même si la beauté seule m’avait menée à notre histoire, et qu’elle ait ou non une suite, elle est plus excitante que les soirées mondaine où je n’ai jamais su me vivre.
   Hier matin, j’ai placé deux mots à la file et j’ai cru un moment qu’on les voyait très peu ensemble, sinon même jamais. Quelques heures plus tard, dans le chapitre qui suivait du livre que je lis, je les ai revus côte à côte, dans la même séquence. On oublie que les mots s’échappent même des livres.

Photo : ** ET AUSSI TOUT L’OR DES RUELLES – Novembre 2024 * Montréal

Contre-effroi

Me voilà pétrifiée, dit-elle, sans trop savoir comment j’en suis arrivée là. 

Bien mauvais régent que ce X. Comme la rengaine ad nauseam du voilier qui mène à bon port. Sur tous les océans, mille nausées abondent pour mille coeurs qui s’ébattent et le ciel et l’oiseau s’en sortent mieux que nous. Depuis les yeux de Jeanne jusqu’aux trompes de ce monde, les vagues ont eu le dernier mot. La vie n’en coûte que nos heures, me répétait mon père. Dire que j’ai craint mon héritage. Pourquoi chercher le contre-effroi quand j’ai tout le vent qu’il me faut.

Photo : JOUER L’INSTANT DU MONDE * Novembre 2024 * Montréal

Le tremblement du lendemain

6 novembre. Il fait 20 degrés. Le vent est tiède. Quand j’ai vu N. marcher vers sa voiture, j’ai sauté de ma chaise et j’ai couru jusqu’au balcon. Une envie qu’elle me voie lui envoyer la main. 

Levée comme d’habitude. Et ma même routine. D’eau sur le corps et de café.
   J’ai remonté le store, écarté les rideaux. J’avais lu le mot d’une amie mais je n’ai rien lu d’autre. Plutôt y regarder les dernières feuilles trembler contre le ciel de l’aube, me rappeler que les saisons y vont et reviennent.
   L’asphalte est mouillé comme hier. Les bordées orange ont grossi. Entre la fenêtre et mes yeux, y a les feuilles du bougainvillier et quatre fleurs qui s’accrochent, les seules depuis longtemps, qui ne sont apparues qu’après qu’on l’ait rentré.
   Si tant est que les fleurs se forment sur le bord d’une fièvre, on ira de beauté pour que la vie endure. Le plancher des vaches tiendra même si la maison tombe.

Photo : ELLE ÉTAIT BELLE * Hier * Montréal 2024

Le dernier mot

Il est sept heures quarante. Il a grêlé sur le quartier. Le trottoir est bordé d’orange et le ciel sur ma droite achève son déshabillage.

Je t’aime, vieille branche. Manière de dire bye bye à l’automne qui s’en va. Mais je chuchote encore et il ne m’entend pas. Je lui en veux sans doute de me tourner le dos.

– Tu boudes tes p’tits bonheurs?
J’ai haussé les épaules. Il a haussé les siennes.

Au bel allant du monde, le matin et le soir se rient de nos enflures. En y voulant le dernier mot – un coup d’or sur la poire et du vent sous la mer – on a trouvé un ver de terre gros comme un éléphant.

Photo :  DERNIÈRE VRAIE CHALEUR – 31 octobre 2024 * Montréal

Oiseaux d’orgueil

le ciel est blanc crémeux
et même l’étonnement ne tient plus 

y a des cris qu’on lègue au néant

ces oiseaux devenus de trop
pour ma seule mangeoire d’hiver
les enorgueillis en premier

et ma surprise
au seul sanglot qui affleure

le soleil descend

Photo :  UN COIN DU MONDE – Octobre 2024 * Montréal

L’ordre des choses

l’écureuil plonge sa tête dans un gros tas de feuilles
et toi la tienne dans ta nécessaire folie 

l’air est sublime, encore plus chaud qu’hier

ton corps aborde ses quartiers d’hiver
depuis la cour d’une maison étrangère

l’érable tremble au vent et les feuilles s’abandonnent
tu voudrais faire pareil dans cet été indien

Photo :  FILLETTE PENCHÉE SUR LES FEUILLES – Hier * Montréal 2024

L’inclinaison

Me voilà encore inclinée. Même si la promesse reste vague quant aux avenues possibles.
   Chaque petit deuil, chaque désillusion, est une pierre où m’asseoir placidement ou pas pour prendre la mesure, celle du monde et de moi.
   Au cynisme toujours, je préfère la tranquillité.

Photo :  LE DÉFILÉ DES JOURS – Octobre 2024 * Montréal

Ocre

Une saison de plus
de ce désir de me soumettre
à la grâce des heures
sans certitude
que mon incertitude.

Photo :  TRANSITION – Octobre 2024 * Montréal

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