L’esquisse et le butin

La fenêtre est là. Pour qui aime la fuite.
Regardes-y depuis l’esquisse.
Dans tous les désirs hasardés, les secrets bien gardés.
Aujourd’hui comme demain, ça restera insoutenable.
Tu as perdu l’eau et le lac, il faudra trouver autre chose.
Et tu trouveras autre chose.

·

Hier après-midi. Assise sur le banc du piano,
j’en jouais du bout des doigts pendant qu’il préparait la chose.
J’avais trouvé la gamme, je suivais la musique.
Deux gars debout à côté de moi attendaient leur café.
Une jeune femme qui venait d’entrer parcourait le menu.
D’en arrière du comptoir, il a chanté mon nom.
J’avais payé déjà. On s’est dit bonne journée.
Je suis repartie au soleil, avec mon butin chaud.

À mesure des années, j’observe l’enchantement.
Et je le vois qui glisse in and out of me.
Faire face et faire l’amour.
Aussi loin que possible des lits préfabriqués.
C’est de ça surtout que je rêve.
Errer au ras les vagues. Sans trop jamais couler.

·


Photo : ROSE NOIR * Novembre 2021 – Montréal

Et le fébrile qui vient avec


Je peux faire sur noir. Des lettres blanches. Après, je verrai. Une chose est déjà certaine, ce n’est pas mon premier mensonge. Ni à moi ni aux autres.

Le temps qu’on met. À voir l’orgueil et la blessure.

J’observe les feuilles des érables, le vent dans les cimes. J’ai la distance nécessaire pour voir les membres, le corps tout entier. Et le fébrile qui vient avec.

En attendant tu bouges, et j’en perds le rire dans l’image. Arrête un peu que je t’admire. Il n’y a jamais eu de promesse, ni là ni avant. C’était toujours à prendre. Ou à laisser.

Ça s’entend fort quand on regarde.


 ·

Oeuvre cyanotype de Summer Mei Ling Lee
(détail)

Et pourtant de glisser


C’est vrai que c’est à fond et que sinon c’est pas. Comme c’est d’être tendre dans un monde à bascule et pourtant de glisser dans mille trous d’enfance. J’ai beau dire le contraire, j’aurais pu autrement. Ça prend si peu d’espace de prendre moins d’espace, d’ôter mes grosses bottines à moi. Mais les failles s’en mêlent et mes intérieurs blêmes. Je reste bête et encoffrée.

En attendant, gardes-y l’aube, elle sait si bien être à nous deux. Et dis-moi nos désirs, les tiens, les miens, là détournés. Et que dans la noirceur quand même, la beauté s’insinue.

Photo : LES ARMES BASSES * Aujourd’hui – Montréal 2021

En moi la neige


c’est encore cette envie
nos vies
entrelacées

assommées qui se cherchent
si j’ose

l’amer et la mer

disons des luttes
désarmées
et des ruisseaux qui galèrent

en moi la neige sur le trottoir
et le ciel qui se fait

tout le beau et le vain
le cruel au travers

et la lumière brute et belle

et le vent
quand il arrive du nord

Photo : DU MÊME ÉLAN * Hier – Montréal 2021

Toujours le vent


et là le ciel est bleu
comme un long mot de froid

j’écoute le silence des murs
et ce bateau étrange
qui navigue en eau d’âmes

il est bancal mon coeur
et ses jambes difformes

et de t’aimer
quand j’y apprends encore à vivre

Photo : DANS L’AIR QUI CHANGE * Hier – Montréal 2021

De chat en ruisseau

chercher d’entre les jours
des bouts du temps qui passe

chercher d’entre les nuits aussi

mais chacun me dit-on
y cherche encore son chat

mais tu cours après quoi, dit-elle

à gauche, à droite
entre tous les draps et puis l’autre
des petits cris et des plus gras

c’est à y perdre le sens de l’eau –
me dirait le ruisseau

Photo : PAS D’CHAT SOUS L’VIADUC * Novembre 2021 – Montréal

Mécanique humaine


Ne pas douter, refuser de nuancer, cela repose l’esprit, cela met le coeur en vacances,
et cela conduit aux pires tragédies.
(Serge Bouchard, L’allume-cigarette de la Chrysler noire)


je ne sais pas où exactement
mais j’y pense souvent

c’est là que tendent les oiseaux
et les âmes tendres

ailleurs, ça vire toujours au drame

Photo : BLEUS ET NOVEMBRE * Montréal 2021


L’homme est si apte à l’hommerie
qu’on peut se demander comment il se fait
qu’on soit encore là.


L’enchantement et le cri


Lenteur, sang et silence.
Et l’envoûtement tiendra.
J’y serai jusqu’au bout.
Dans un demi-vol.
Après, il y aura mon cri.
Celui de l’aube et du ruisseau.
Juste un cri.
Rien d’autre.

Un poème inspiré par le travail d’Irène Tétaz.
Et l’image a été capturée dans une vidéo qu’elle vient de créer.

De ça et du temps

Pour J.

je te lis
et si j’ai oublié les mots
je n’ai pas perdu l’âme

ici le ciel se tend
sans rien retenir

et les feuilles s’abandonnent

avoir des morceaux de ça
pour y tendre nos vies

de ça et du temps

Photo : DE BRUINE ET DE VILLE * Novembre 2021 – Montréal

Danser près des failles

Pour S.

c’est du revers d’une aube
claire comme ce bleu d’hier caché entre les eaux

la pluie était légère et la musique belle

plus tard j’irai puiser dans les mots de la nuit
on y sera ensemble mille fois plutôt qu’une

et nos âmes emportées sur des rives de failles
tout près de ce qui boit à l’eau de nos silences

anéanties mais vives – d’amour mais rompues
quand d’avance tu danses pour ne pas te casser

et les fleurs qui tiennent – celles du bougainvillier
un miracle de plus

Photo : L’HOMME À LA PIPE * Novembre 2021 – Montréal

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