Casser des moules

T’es passé par-dessus le livre. Ou pas. C’est pas grave. Ce ne sont jamais que des perches pour jouer sur l’hiver. Des livres et des lignes, des mots comme des chapeaux pour me rire du temps qu’il fait, inventer le frisson, trouver sur le bout de la langue la preuve que l’espace est un leurre, qu’on vague dans une histoire fabriquée de toutes pièces. De quoi s’amuser à casser au moins un moule par jour.

Et la plante qui s’éclate. J’ai hâte à ce moment où elle sera dehors… l’écureuil freine mon élan en y prenant le sien, et la branche qui oscille comme un fouet sous la voute, et la fille qui marche les yeux sur le trottoir. Ah, le trottoir. Combien d’yeux dessus. Sacré trottoir, va.

Photo : LIGNES – Hier * Montréal 2024  

Piqûre et mystère

Il me reste ce jeu.
Celui du sens au pied du jour.
Ce sans-boussole vers des espaces
volés en douce et en parfaite impunité.
Où on ne veut qu’une chanson et
toute une musique. Ce bonheur de piqûre
qui fait qu’on s’accroche à un fil
et qu’on le suit comme on suivrait
un chien qui vous reste fidèle.
Et puis cette histoire de nom.
D’un livre acheté d’occasion l’avant-veille
du jour d’ici. La vie toujours
plus mystérieuse qu’on ne se l’imagine.

Photo : SOUS LE SOLEIL FUYANT – Montréal * Février 2024  

Désinvoltures

évidemment, tu comprendras
je peux pas me rendre à Paris
même pas le temps d’un seul poème

pour cette raison et toutes les autres
je me tiens près des étourneaux
à l’endroit où les heures se perdent

c’est vrai, j’écris
et je sors pour y prendre l’air
savourer mes désinvoltures malgré
le vent du nord

mais t’as raison, pourquoi mentir
c’est moi qui voulais suivre l’eau

c’est qu’il vient toujours en hiver
un moment où tout est glissant
et les lèvres s’ennuient

Photo : SUR MES CHEMINS D’HIVER – Avant-hier * Montréal  

Faux bond et coquillage

C’était l’été des seize baleines. 
J’avais écrit je t’attendrai, tu peux prendre ton temps.

Fado m’a rappelée à l’ordre, j’avais oublié les rigoles.
L’heure était à nos habitudes, je l’ai suivie sans y penser.

On a couru jusqu’à la mer, la marée avait descendu.
C’est vrai qu’elle a joué longtemps dans les sillons de sable.

Quand elle est revenue vers moi, déjà trop d’heures avaient passé.
Je suis rentrée tranquillement, un coquillage blanc à la main.

Je l’ai encore ce coquillage. 


Photo : Médiums mixtes sur toile – Soleil Fleming – 2024 

Chats et carafes

Je tiens, regarde,
ce qu’il faut par la queue :
des chats du matin, des ombres noires,
des rires à se fondre, et de quoi prendre la beauté
même dans la neige sale.

Je remets le petit, le rien, le tout,
sur le banc d’en arrière, et le pain cuit comme
un oiseau qui se cherche une branche.
Je les remets, tu vois, exactement là où ils vont.

La nuit d’elle-même s’est avancée.
Et je m’entends songer. À nos carafes ébréchées.
Cependant qu’on chante et respire
les grands airs de l’hiver.

Photo :  ET LENTEMENT, L’HIVER – Montréal * 27 Janvier 2024

Près des papilles

Le vent direct, glacial.
Le ciel ouvert.

Un après-midi pour le prendre.

Personne ne m’attend, à moins
que j’oublie quelque chose.

suis-je au bon endroit, se dit-elle
dans ce lieu tout près des papilles, au chaud de
ce désir qui me semble immortel ?

Tu m’emmènes où, ma vie – au fond,
quelle importance

m’en vais y jouer de la pelle avant de décoller

Photo :  UN BANC DE SAISON – Montréal * 29 Janvier 2024

Les poussées

Nous, nous, c’est qui ce nous.
Ce nous du vent qui tombe,
ce nous de la rivière entre deux songes las.
S’il arrive souvent que les poussées soient longues,
c’est que c’est ça de naître quand le ciel devient blanc
et que le ventre crie combien on aime à mort.

J’y vais et je viens, me dit-elle,
sur ma fougue et ma vie,
le lisse disparu et ma peau en grenailles,
mes nuits rongées, mes os crochus
et ma face en sillons.

Nous, nous, ça reste l’âme
sur toute notre histoire.
Tordue comme un printemps
qui se sort de la terre.

J’y vais et je reviens, dit-elle.
Ils sont là mon corps et mon sang.

Photo :  AU COEUR D’UN AUTRE HIVER – Montréal * 27 Janvier 2024

Comme dans les poèmes

j’entends le cri de la corneille
et je revois
ce corps sur le balcon
au milieu de la nuit

jusqu’où peut-on faire semblant
sans payer de sa chair

les hivers ont passé
et les hivers passent
et comme dans les poèmes
tout ce qu’on ne dit pas

je nous revois près du bouleau
où va si souvent l’oiseau noir

la vie entre les lignes
et les armures
et ces nuits où tu me reviens
dans toute ton absence

Photo :  ET TOUT CE QU’ON CRÉE – Montréal * 26 janvier 2024

Obéissances

Est-ce qu’un seul désir se rendait
quand tout grouillait autour de vous?
Y a ma mémoire, appelons-la ma tête de gare.
Et y a mes yeux sur elles.
Parce qu’il en fallait bien, des yeux.
Et là c’est moi, au milieu de la voie
quand il n’y a personne.
C’est aussi moi et mon silence.
Est-ce que ça se brise un silence?
S’il passe un loup peut-être.
Là, au moins, la fureur a l’air propre.
Et ce matin encore j’y vois
le même fourre-tout de mes amours.
Avec, au fond, de quoi faire mourir
mes vaines obéissances.

Photo :  LA BEAUTÉ S’EN ARRANGE – Montréal * 20 Janvier 2024

Le point vert

ni ton père
ni le choeur du monde
ni jamais pour quelqu’un
ni personne

C’est comme ça que s’est tiré le fil,
quelque part sur des cordons d’écorce.
Et y a eu le point vert au beau milieu du rouge,
le soleil, les paupières baissées.

Photo :  DANS LA PEAU – Montréal – 21 janvier 2024

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