Le tremblement du lendemain

6 novembre. Il fait 20 degrés. Le vent est tiède. Quand j’ai vu N. marcher vers sa voiture, j’ai sauté de ma chaise et j’ai couru jusqu’au balcon. Une envie qu’elle me voie lui envoyer la main. 

Levée comme d’habitude. Et ma même routine. D’eau sur le corps et de café.
   J’ai remonté le store, écarté les rideaux. J’avais lu le mot d’une amie mais je n’ai rien lu d’autre. Plutôt y regarder les dernières feuilles trembler contre le ciel de l’aube, me rappeler que les saisons y vont et reviennent.
   L’asphalte est mouillé comme hier. Les bordées orange ont grossi. Entre la fenêtre et mes yeux, y a les feuilles du bougainvillier et quatre fleurs qui s’accrochent, les seules depuis longtemps, qui ne sont apparues qu’après qu’on l’ait rentré.
   Si tant est que les fleurs se forment sur le bord d’une fièvre, on ira de beauté pour que la vie endure. Le plancher des vaches tiendra même si la maison tombe.

Photo : ELLE ÉTAIT BELLE * Hier * Montréal 2024

Le dernier mot

Il est sept heures quarante. Il a grêlé sur le quartier. Le trottoir est bordé d’orange et le ciel sur ma droite achève son déshabillage.

Je t’aime, vieille branche. Manière de dire bye bye à l’automne qui s’en va. Mais je chuchote encore et il ne m’entend pas. Je lui en veux sans doute de me tourner le dos.

– Tu boudes tes p’tits bonheurs?
J’ai haussé les épaules. Il a haussé les siennes.

Au bel allant du monde, le matin et le soir se rient de nos enflures. En y voulant le dernier mot – un coup d’or sur la poire et du vent sous la mer – on a trouvé un ver de terre gros comme un éléphant.

Photo :  DERNIÈRE VRAIE CHALEUR – 31 octobre 2024 * Montréal

Oiseaux d’orgueil

le ciel est blanc crémeux
et même l’étonnement ne tient plus 

y a des cris qu’on lègue au néant

ces oiseaux devenus de trop
pour ma seule mangeoire d’hiver
les enorgueillis en premier

et ma surprise
au seul sanglot qui affleure

le soleil descend

Photo :  UN COIN DU MONDE – Octobre 2024 * Montréal

L’ordre des choses

l’écureuil plonge sa tête dans un gros tas de feuilles
et toi la tienne dans ta nécessaire folie 

l’air est sublime, encore plus chaud qu’hier

ton corps aborde ses quartiers d’hiver
depuis la cour d’une maison étrangère

l’érable tremble au vent et les feuilles s’abandonnent
tu voudrais faire pareil dans cet été indien

Photo :  FILLETTE PENCHÉE SUR LES FEUILLES – Hier * Montréal 2024

L’inclinaison

Me voilà encore inclinée. Même si la promesse reste vague quant aux avenues possibles.
   Chaque petit deuil, chaque désillusion, est une pierre où m’asseoir placidement ou pas pour prendre la mesure, celle du monde et de moi.
   Au cynisme toujours, je préfère la tranquillité.

Photo :  LE DÉFILÉ DES JOURS – Octobre 2024 * Montréal

Ocre

Une saison de plus
de ce désir de me soumettre
à la grâce des heures
sans certitude
que mon incertitude.

Photo :  TRANSITION – Octobre 2024 * Montréal

Un peu de vent

Du fait que le hasard l’avait mise deux fois sur ma route, je me suis dit que ne rien faire voudrait dire trahir le hasard. On se raconte bien ce qu’on veut. Ensuite, il y a le reste : les feuilles dans la rue, les enfants que l’on aime, et tous les jours un peu de vent. 

Le temps s’est radouci et j’ai entrouvert la fenêtre. Une femme fait les cent pas devant chez moi, téléphone à l’oreille. J’attrape des bribes ici et là. Elle parle d’une lettre qui sentait le parfum quand elle n’aurait pas dû. D’une enveloppe ouverte par quelqu’un qui n’était pas censé l’ouvrir.

Laisse-moi un peu devenir folle, il n’en sortira rien de grave. Juste un petit vertige peut-être. De ceux qui me gardent à l’affût de la beauté des jours.

Photo :  TROTTOIR ET ARRÊT D’AUTOBUS – 22 octobre 2024 * Montréal

Vacillements

Les feuilles tressaillent
dans l’érable.
Le temps venu, elles n’insisteront pas;
le romantisme est un piètre meneur.

Mais octobre quand même.
Et ce qu’il y reste de roses.

Photo : MARIE D’OCTOBRE (OU CHOCOLAT) – Avant-hier * Montréal

Traîner de l’âme

Un jeune homme capuchonné traîne de la patte sur la ligne dorée du trottoir. Son visage caché et ses épaules un peu rentrées lui donnent l’air de traîner de l’âme. Et je le trouve beau.
   Les petits tas de feuilles tombées se sont multipliés. Le ciel est bleu derrière l’orange. Ça ne sent pas encore l’hiver mais ces derniers jours de tiédeur ont quelque chose d’une corde raide et d’une petite peur de tomber. Mon vertige de fin d’été.


T’aurais pu te donner ce qu’il fallait de mal pour en faire quelque chose qui vaille, dit-elle.
   C’est justement le mal qu’il m’aurait fallu me donner, c’est là où le bât a blessé. D’autant que dans la même veine, m’aurait fallu trouver quelque chose à prouver. Et puis là où j’en suis, depuis le temps que je compte à rebours, je perdrais à changer d’histoire.

Photo : AH LES JOURS D’OCTOBRE – Hier * Montréal

Se blottir sur les heures

Encore cette ligne claire et belle au milieu de la rue. Elle aussi sans ambivalence. Comme l’orangé sur le ciel bleu, la peinture des saisons d’ici.
   Et ce si long bout du chemin. Sans piano vraiment et sans chien. La distance qui n’explique rien. Et l’amour non plus.
   C’est sûr que je me blottis. Dans des coins donnés au silence, des quelque part d’où regarder. Comme là cette fille qui balance les bras, son sac noir sur le dos et son long manteau bleu aux manches qui lui couvrent les doigts, des barrettes aux cheveux et l’air d’une enfant réservée. Ou ces voitures qui passent l’une à la suite de l’autre, ne jamais savoir où elles vont, seulement qu’elles vont quelque part. Et cette autre fille à la tuque, plein soleil au visage, pour elle non plus je ne sais pas.
    J’aurais pu nous voir nous perdre d’entre le bruit des jours. Avec tout ce temps qui rassemble des morceaux d’espace. Et l’espace qui s’amuse de même avec tous ces morceaux de temps. Autant de tremblements.
   Je ne serai jamais une feuille. Mais je la vois d’où je suis.

Photo : RUELLE DE SAISON – Octobre 2024 * Montréal

No more posts.