La fuyante

La pluie change le son des choses sans une goutte d’ambivalence.
Et toi, t’as encore la fuyante, la veine qui se défile.
Que rien surtout n’aille plus loin que le derme, encore moins
qui viendrait de l’autre. Je te connais, te reconnais,
ma rebelle d’amour, et ton coeur avec ça.
Ou la p’tite histoire d’un legs.

Photo : SO BEAUTIFUL – Octobre 2024 * Montréal

Tourner

toujours le même chemin
ou de forcer la porte
le coup des baguettes
et au milieu
un lieu de vent
sans courir après rien

de s’y voir feuille
le temps de l’instant
échapper la note
la basse et la haute
que rien ne casse
que le semblant de soi
tourner
c’est tout

Photo : ET DE LOIN LA LUMIÈRE – Hier matin * Montréal

Penchant de saison

Le ciel est fabuleux d’automne.
On marche d’un pas tranquille et les enfants
nous suivent de loin.

Heureusement la trompette et le souffle
des anges, l’orange qui caresse le ciel et le vent
qui s’en mêle. De quoi faire glisser le coeur.

On sait plus trop qui veut savoir.
Seulement que Pierre ne crie plus.

Par bonheur aussi, le piano.
Et l’automne qui n’attend pas que la salle soit pleine.

Photo :  LA LUMIÈRE EST TELLEMENT BELLE – Octobre 2024 * Montréal

Le bel ouvrage

Pour L.

« Toute une aventure », tu m’as dit. C’était au début du chapitre.
   Puis les jours allèrent comme ils vont. Pour libérer le couturier au tableau de l’automne, il y eut la grande maison. Son salon à tâtons et ses lampes de verre.
   Et là le temps reprend sa forme. Appuyée sur un bel ouvrage, tu retrouveras la bête et le bois de velours. Avec dans tes bagages un grand tissu neuf à broder au fil de ta mémoire.

Photo :  LE RÊVE ET LA RÊVEUSE – Automne 2024 * Montréal

Sous le soleil montant

les corps soudain se détendent

j’entends le rêveur me dire
allez savoir le jour

– et se vivre à mesure

cette chaleur
qu’on aime

sur le pied de l’érable
la caresse du soleil montant

hier le temps était sublime

Photo : CARRÉ SAINT-LOUIS – Montréal 2024

Jeanne va nu-pieds

sur toutes les faces de l’aube, la lumière se pointe
des poussières bougent dans le couloir
la maison sera la maison
–

Les planchers craquent de partout, même sous les petits pieds de Jeanne qui s’avance vers moi avec entre ses mains un long serpent de laine. Elle en fait une boule qu’elle met sur l’oreiller, à deux pouces de mon nez. Ça sert à quoi? me demande-t-elle en grimpant sur le lit. Je revois ma tante Denise qui en confectionnait des tonnes qu’elle offrait en cadeau. C’est fait pour mettre au bas des portes, amour. Pour empêcher l’hiver d’entrer.

Elle me dit que plus tard, elle voudrait faire comme hier. Aller dehors sans souliers et ramasser des feuilles.  

Photo : LES RUELLES ENCHANTÉES – Automne 2024 * Montréal

Les bons lits

J’écartai le rideau sur un matin de brume.
   Pas très loin de la rive, contre le pied d’un saule, une longue barque blanche. En petit sur sa coque, quelque chose de peint en bleu. Un nom peut-être. Mais c’était trop loin pour savoir.
   Nous étions arrivés la veille, dans une nuit sans lune. Notre première fois là-bas. Même avec la lumière de nos téléphones, il nous fallut aller doucement jusqu’à la grande galerie de bois. La clé se trouvait là où on nous l’avait dit, sous un seau de métal à moitié rempli de grenaille.
   Chacun y trouva un bon lit. Dans le salon, les lampes restèrent allumées.

Photo : LA FEMME ET L’ENFANT – Ce matin * Montréal

Nos coeurs emboîtés

On est entrés dans la maison. Elle était sombre, c’est à peine si on y voyait. On a tout de suite cherché les lampes. On en a trouvé quatre, deux toutes petites en verre qui ne s’allumèrent pas, et deux anciennes, aux très grands abat-jours, qui jetèrent un peu de lumière dans l’immense salon.
   Il ne restait plus qu’à s’aimer. Pendant ce temps dehors, le monde serait le monde. La vie s’accrocherait à elle-même et l’automne poursuivrait sa route. On resterait des visiteurs, dans cette maison-là comme ailleurs. Les matins seraient ce qu’ils sont. Pour la suite des choses.

Les feuilles tomberont. Le ciel se couvrira et se découvrira.
Les jours s’emboîteront. Et nos coeurs avec eux.

Photo : POUR TOUS LES JOURS DEVANT – Hier * Montréal

Les choses

mais c’est quoi cette fièvre

des petits clous
pour faire des trous
dans la couleur d’un ciel de cendre

ça reste pris entre les fleurs
et dans les lèvres de la nuit

les choses changent

Photo : AU PASSAGE DU MONDE – Septembre 2024 * Montréal

Fascinatio

… ça se tait dans les glaises chauves
n’ajoute rien, ni sel, ni sable, ni vinaigre.
Suzanne Jacob

Je me levais dans le noir. La fenêtre était noire.
Le monde s’était séparé du visible.
Pascal Quignard

–

Au jeu de la fascination, les arbres sont toujours preneurs.
C’est pareil pour la chair, même si la forme est sombre.

J’ai lancé une ligne pour m’accrocher le doute, entr’ouvrir les yeux de la bête.
Et j’ai frappé à la première enseigne. 

Je sais bien que quoi qu’il arrive, rien n’avalera le ciel.

Photo :  LA DOUCEUR DE SEPTEMBRE – Avant-hier * Ruelle de Montréal

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