Décanter

L’invisible fil de sang me tient
à la gorge.
Suzanne Jacob

On passait la plupart des cours dans un escalier condamné. Ça, je sais.
   Après, le récit prend mille formes. Ça dépend des paupières. Et des commissures.
   Un cadre vide, accroché de travers. Des angles morts, effacés par la craie. Des lumières qu’on éteint, à force. Et des cervelles emmaillotées. 

Les trottoirs ont l’air glissants et le ciel est encore laiteux. Le temps est de plus en plus froid. Le tremblement des feuilles sèches me parle un peu du vent.
   Soit on y est pour quelque chose soit on y est pour rien. Mais la beauté se fait.

Photo : JE VOUS AIME, CORNEILLES – Avant-hier – Montréal 2024

Transfigurare

Je repense aux chevaux, ceux dont tu m’as parlé.
Mais je pense aussi à ces grottes percées à même la falaise.
Comme des toits et des murs bâtis à même l’âme.
Difficile de faire mieux, je crois.

Et la neige qui arrive et sera mille fois
ce qu’elle est. Avec le vent, elle deviendra glaçante.
Sur mon visage surtout. Et je me laisserai faire. 

Et là, les oreilles enfermées, j’écoute et je regarde la
nuit transfigurée. Tu l’as dit, un bateau. Sur une mer profonde.
Un grand bercement d’âmes, elles-mêmes transfigurées.
J’ai rarement vu aussi beau.  

… ou c’est le Monaghan, peut-être. Mais on défend d’y galoper.
Quand on sait que la lune aime chevaucher le temps…

Et ce matin encore, entre mon café et la rue,
je tourne la pierre entre mes doigts sans y trouver
rien d’autre que la pierre elle-même.

Quand j’y pense, je crois, c’est toujours à moi que je chante.

Photo : SUR MON CHEMIN – Hier * Montréal

Distantia

C’est comme se souvenir de la rivière d’avant quand on ne sait rien de la suite. C’est se parler d’un feu et d’une lassitude. De ces choses qui passent comme les beaux oiseaux noirs.

Tout près de mon épaule, le bougainvillier veille encore à la folie douce. Vingt fleurs sont roses, et d’autres, d’un blanc de vert, ne se méfient de rien.

Photo : DANS LA PLUIE TIÈDE – Décembre 2024 * Montréal

Les bonnes heures

Vient un jour où les bonnes heures l’emportent. Y a moins de fleurs dans le tapis. Les gouttes sont claires, et même les noires sont belles. On laisse tomber la prudence.
   Cette lune, je l’ai prise pour toi. Je tourne autour sans savoir pourquoi. La seule beauté des mains peut-être, des yeux, des doigts qui savent encore. D’autant plus que l’inéluctable n’attend pas qu’on l’appelle.
   C’est le vent qui décide. Et la neige.

Photo : DANS L’AIR CHARGÉ – Hier * Montréal

Te l’écrire ici

Je ne sais rien et mon coeur s’en charge

c’est gris dehors
et blanc

et ces feuilles qui s’accrochent encore

je ne veux plus de perspective
seulement de voir

comme là l’immense étoile qu’il a
mise dans la fenêtre, aussi large que la vitre

il m’a l’air doux et tendre mon nouveau voisin

Photo : DANS LA BEAUTÉ DU SOIR – Hier * Montréal

Les escaliers blancs

Ce qui reste pareil, c’est la neige
C’est toute l’étrangeté des jours qui s’emballe sous
Le ciel, toute l’étrangeté du monde

Les premiers vrais matins de neige et la rumeur 
est tendre. Je ne sais pas d’instance qui offre
Autant d’escaliers blancs

Et là, dans cette musique que j’écoute, on entend la voix du poète qui reprend des mots de Cendrars. Ils ont cru que c’était les siens. Vivant, il leur dirait sans doute. Et que l’enfant n’appartient à personne.

Photo : ELLE MARCHAIT DE DOS – Décembre 2024 – Montréal

Me perdre

Chaque fois ce sont de courtes notes, légères comme la neige d’hier. Cette fois, elle me parle de chevaux dessinés dans des grottes. Et je repense au blanc fougueux de mon hiver passé là-bas, au bord de la rivière gelée.
   Il y a de ces matins où tous les points sont raccordés. Je revois les doigts de ma mère qui laisse tomber quelques mailles sans en faire d’histoire. Je pense au jour où j’ai compris qu’elle aimait savoir s’oublier.
   Pendant ce temps je cherche encore : de quoi faut-il aller au bout ?


« Je me penche tant que je peux. Je veux voir le gouffre, le plus près possible. Je veux me perdre en mon aventure, ma seule et épouvantable richesse. » Anne Hébert, Le Torrent

Photo : DEPUIS LE TROTTOIR, UN BAR – Fin novembre 2024 – Montréal

Largus

C’est une manie, j’avoue. Une sublime manie. Qui me pointe les blancs d’entre les noirs du ciel. Et m’invente une histoire là où je n’en ai pas.

J’ai les orteils pliés, les pieds un peu trop froids. On ne voit pas le vent, seulement ce qu’il fait.

Photo : BELLE DÉROUTE – Avant-hier * Montréal 

Bruissement

Et l’idée même d’être avalée.
Et le nerf qui fauve, le vague.

Et les feuilles roussies.
Si c’est la neige qu’elles veulent,
elles ne perdent rien pour attendre.

J’ai moins marché ces derniers jours.
Pour y être près d’elle, de son corps de baleine
calé contre une fin d’histoire.

Doucement, qu’elle me dit, ne me pousse pas au fond.

Et au matin, je fuis sans m’en aller. 

Le ciel est un peu moins opaque.
L’asphalte a séché dans la nuit.
Et le bougainvillier a fait sept fleurs de papier.

Photo : HIER DANS LA BRUINE – Novembre 2024 * Montréal 

Cheshire Blues

Finalement, j’ai erré. Erré dans le sens d’erreur. J’étais pourtant certaine d’avoir croisé le chat à deux endroits distincts. Le fil était solide. Je l’étirais dans tous les sens et il ne cassait pas. Mais ce matin, j’ai ratissé les pages. La vie me joue des tours. Sinon le chat.

Il fait chaque jour un peu plus froid. On ne se sort pas de l’hiver. On y entre ou on dort.

Photo : SEMBLANT D’UNE BLANCHEUR PROCHAINE – Novembre 2024 * Montréal 

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