La désamorce

Il semble que je sois une bête d’habitudes.
Comme là, chaque jour depuis que je suis ici,
d’aller vers la rivière dès que je sors du lit.
En ville, bien sûr, c’est d’écrire et marcher.

Le ciel et les vents changent.

Et je ris de moi-même. De ce geste amorcé
que je remets encore. Mais ma mère le savait.
C’est ton coeur caravane, disait-elle.
Et les parfums du sable.

Photo : PORTRAIT SUR FEUILLE DE RÉSINE- Juillet 2022

Porter de l’ombre


d’y trouver au matin un parfum de rivière
et l’écho d’une histoire –
celle que tu demandais et qui parlait du vent
où le jour s’enlisait dans les sables du soir

tu m’as dit porte-moi un peu d’ombre
c’est vrai pour la lourdeur quand on la chante ensemble
qu’il devient plus facile de s’endormir tranquilles
dans ces lits que les saisons dessinent

Photo : LE COURS DU TEMPS – Laurentides * Juillet 2022

Les matins d’Alice

le chat a refait le tour de la chaise

tu n’as jamais trop su d’où arrivait l’amour
ni quand il le faisait – mais la rivière en bas

dis-moi, Alice
à quoi pensais-tu dans tes lieux de silence –
le comptoir à tes hanches
les enfants dans tes jupes et ta tête –
au travers des échos sur l’asphalte,
est-ce que tu entendais
le roulement de l’eau?

si tu étais là je te demanderais
où fuyais-tu dans tes matins du monde?

Photo : LE PIGEON – Laurentides * Juillet 2022

De murs et d’eau vague

encore une aube où j’aurai vu
la nuit s’en aller comme un noir d’hirondelle
et le premier rayon sur les feuilles mouillées

tu es là mon eau vague
et je te reconnais même dans tes habits d’or
quand tu me ramènes à ce lit de rivière
où je n’avais rien
que mon canot de bohème

il est léger le temps du vivre sans vouloir
d’où rien ne peut tomber que les murs d’un poème

va falloir s’aimer fort, qu’on s’est dit

·


Photo : UNE ERRE D’ALLER – Montréal * Juillet 2022

Le vent sans rien

il est long le trottoir
à connaître par coeur

j’y vois la rive du fleuve
et la troupe d’acteurs qui y venait l’été –
dans le temps où septembre n’arrivait pas trop vite
on n’y pensait même pas, ni aux fenêtres sales
ni au cheval lointain

pour mon écharpe oubliée là
tu peux la donner à Manon, elle la trouve belle

et pour la suite
je vais laisser venir

Photo : NOIR DE CHAMP ET DE VENT * Petite Nation – Juillet 2022

Écume

te rappelles-tu ce qu’on s’est dit sur le bruit
des moteurs, j’ai oublié

et pour le jaune aussi
s’il y en aurait plus au mois d’août –

au fond quelle importance de quoi on s’est parlé,
c’était avant tout la rivière
et d’être là avec vous deux, moi qui connais peu
de bonheurs plus grands que nos beaux
arrimages, pas grand-chose de plus doux que
d’y marcher les ponts entre nos grands 
escarpements –

et puis toutes ces perles d’eau qui
déboulaient de vos épaules comme des
morceaux de soir sur vos
deux corps de magiciennes –

il se peut même que j’aie pensé
par chance qu’il y a le grand fleuve pour
y calmer l’eau d’une rivière avant
qu’elle n’arrive à la mer,
celle d’hier plus agitée que toutes les rivières
que j’ai vues, comme les âmes des derniers
temps, et la tienne et la mienne aussi – 

sur l’écume d’avant la suite

Photo : PRÈS DES EAUX – Samedi, Rivière du Nord

Est-ce d’être

le feu se trouvait là
où tu t’es arrêtée –
devant le trou dans l’escalier

il pleut et tu t’abrites encore
dans les couleurs de février

la déception a la peau dure –
peut-être est-ce d’être à la fois
naïve et insoumise

si dans ce long baiser de cendres
la parole s’est assoupie,
le piège reste le même
d’y serrer les mâchoires

l’été est là
et l’insomnie te berce tendre –
oublie l’inexorable
et saoule-moi
d’éternités et de temps chauds

·


PHOTO : DANS L’ÉTREINTE DES MOTS – Montréal – Juin 2022

Pour la grâce

y a une femme en colère
dans la rue d’à côté

t’allumes la machine à café
et tu fuis, avec ou sans rivière

l’heure a trouvé son os, un vieux de ces jours-là –
de ta peau hématome à force de débouler
l’escalier de ciment

et ta mère qui disait
que chaque maladresse cachait une absence de soi –
le rosier du jardin qu’il faudra mettre ailleurs
on y croyait si peu qu’on l’a planté à l’ombre –
mais qu’est-ce qu’on a pensé?

toi tu courais pour fuir la marmaille
tu volais des ailleurs au fond des garde-robes
des forêts au plus près de la grâce

et là l’eau froide qui te prend
sans retenue
qui t’aime de toute son âme d’eau

c’était ça tout du long

PHOTO : CHEMIN FAISANT – Montréal – Juin 2022

Mouvante

tout le jour
mains et doigts écartés
sur un banc de rivière

mais quand y sauras-tu
ce que tu vois déjà ?

et les poissons dorés
qui glissent dans les remous
bienheureux harnachés
de pierres et de soies

aussi pressés d’aimer
qu’au premier désir

PHOTO : SOUS LE SOLEIL ENSEMBLE – Montréal – Juin 2022

La part qui pénètre

C’est vrai pour le silence, je lui dis.
Et le grognement du monde comme d’un chien assommé.
Vrai pour le spleen aussi –
le temps d’un pied fourbu qui se lève au matin
et la part qui pénètre la chair.
T’as raison pour la vague qui me reste
du bassin de rivière. Et le bleu d’une saison sauvage.
Mais il flotte sur juin la prière de ma ville,
la senteur des roses.

PHOTO : LA PLUIE ET L’ARBRE – Deschambault – Juin 2022

No more posts.