Au paradis, paraît-il, mes amis
C’est pas la place pour les souliers vernis
Dépêchez-vous de salir vos souliers
Si vous voulez être pardonnés…
Félix Leclerc − 1950
Je n’ai pas su m’arrêter à temps, il était si beau sous les arbres. Quand il m’a vue, il m’a fait signe d’attendre et s’est avancé vers moi.
– Puisque t’as volé mon image, je vais te voler un instant. Comme ça, on sera quitte.
En s’aidant de sa canne, il a fait un tour sur lui-même suivi d’une lente révérence. Puis en me regardant dans les yeux, il a entonné d’une belle voix chaude la chanson de Félix. « Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé, ils m’ont porté de l’école à la guerre, j’ai traversé sur mes souliers ferrés le monde et sa misère… »
Toujours en chantant, il m’a fait un salut de la tête et a repris son chemin. Je l’ai regardé s’éloigner sans bouger. Je souriais encore quand sa voix s’est perdue au plus loin de la courbe. « … sur mes souliers y a de l’eau des rochers, d’la boue des champs et des pleurs de femmes… ».
Il avait un regard extrêmement tendre.
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Photo : Sur le mont Royal * Mai 2016
Poésie et photographie
(Montréal, Québec)