les ruelles mouillées du printemps
m’annoncent que mes bottes ont des trous
il te faudra en changer, me dit la corneille
t’acheter des bottes garde-fou
et puisque t’en es là
conseil d’oiseau de galère
prends-en une paire qui digère
tous les plats où on met les pieds
une qui saura les tendres guerres
et les grands détours insensés
une de celles qui n’aura pas peur
de s’enfarger par-ci par-là
et qui se foutra du flafla
ne pensant rien qu’à ton bonheur
bref, j’ai besoin d’une paire de bottines
sonnez les matines
et toi, corneille, ils sont secs tes pieds?
La douceur montante
Hier, sur toute la montée, j’ai dû croiser dix personnes.
Il mouillassait, ça fait fuir.
Mais la bruine crée aussi des images qu’on ne voit pas souvent.
Des contrastes forts. Une grisaille enveloppante.
Et la neige qui recouvre encore tout.
Beau, beau, c’était beau.
À peine arrivée au pied de la montagne,
j’ai tiré mon p’tit appareil de ma poche
pour découvrir que la pile était à plat
et que je n’avais pas apporté de rechange.
Constat heureux ou malheureux?
Disons que j’ai une forte tendance à regarder le monde
en fonction de l’image que je pourrais capturer.
Hier, j’ai dû le regarder autrement.
Et j’ai respiré plus profondément, il me semble.
L’air humide. Qui s’adoucit au fil des jours.
C’était bon. Heureux, oui.
Jouissance commune
Le fond de l’air se réchauffe.
Et la neige fond tranquillement.
On est tous dans ce bateau.
Des saisons, des humeurs.
Celles du temps et des âmes.
Dans ma ville, après l’hiver qu’on vient de vivre,
beaucoup d’entre nous auront en commun,
pour quelques jours ou quelques semaines,
de jouir consciemment du beau temps.
D’y penser le matin en ouvrant la porte.
Et d’en être heureux pendant au moins un instant.
Le sens de l’air
vrai je préfère le sens de l’air
le sens de l’espace et du vent
celui précieux des gens de chair
des âmes qui connaissent mon corps
à tous ceux dont je tiens le bras
si on m’attrape l’autre jambe
du côté où vous n’êtes pas
sans que je sache à qui la main
aurai-je raison d’avoir peur
d’échapper dans le fil des heures
le sens de l’amour et de l’air
de perdre dans le fil du temps
celui de l’espace et du vent
Le bruit de l’averse
La crème
Elle m’a téléphoné. La préposée a fait le numéro pour elle.
Tu viendras quand tu veux. Je serai toujours contente de te voir.
Dans l’après-midi, elle se souvenait plus de m’avoir parlé.
On a mangé au St-Hubert, à deux pas de la résidence.
Il fait noir, ça a pas de bon sens, qu’elle me dit.
C’est parce que vous voyez plus, matante.
Ah oui, c’est vrai, qu’elle me répond.
Vous souvenez-vous… l’AVC… aveugle… l’hôpital… le déménagement…?
Non, pas pantoute. Mais faut dire que j’oublie ben des affaires.
En passant, tu serais fine de m’apporter des biscuits feuille d’érable
la prochaine fois que tu viens. Pas les gros, les petits.
Ok matante. J’vais faire ça.
Bye matante. J’suis contente de vous avoir vue.
Moi aussi. Pis pour les biscuits, finalement, tu prendras les gros.
Y ont pluss’ de crème.
Plaidoyer de saison
Mars. Avril.
La neige sera sale.
Le bord des rues et des ruelles avec.
Et moi je marcherai heureuse dans le vent qui se réchauffe.
Et si je suis encore la même, il m’arrivera d’avoir un peu honte.
De tous les débris qui se cachaient sous l’hiver.
Honte à l’idée que ma ville soit vue ainsi
par des gens qui ne la connaissent pas.
J’aurai envie de la défendre.
De crier à quel point elle sera bientôt la plus belle.
Verte et tendre. Débordante de lumière et de vie.
Et si pleine de tous ces coeurs battants
qui sortent glorieux de l’hiver.
Non, je t’aime
comme l’eau et le vent
il abreuve et inonde
caresse et ravage
redessinant nos paysages intérieurs
et le monde change
Est-ce que tu m’aimes parce que
j’écoute les consignes?
Non, je t’aime.
Les consignes, c’est pour aider la danse,
pour pas qu’on s’marche sur les orteils.
L’amour, lui, suit son propre chemin.
Nos fantômes
Le vent était furieux.
Fufufu. Rieurieurieu.
Là, sur le blanc, une femme.
Aux longs cheveux noirs.
Tête baissée contre le froid cinglant,
elle courait s’asseoir au pied d’un arbre.
Je l’ai observée un temps.
Adossée au tronc. Immobile sur la neige.
Sans abri. Exposée à la pleine violence des éléments.
Mademoiselle, que faisiez-vous.
J’ai eu envie d’aller vous prendre dans mes bras.
J’espère qu’au moins vous aviez rendez-vous.
Nos beaux éclats
D’un coup, le vent s’est levé.
Brutal et puissant.
Après une journée plus douce.
Et j’ai respiré fort.
Le fouet. Ce froid qui nous mordait encore.
À quelques mètres de moi, un homme s’est fâché contre lui.
Tellement ouvertement. Que c’en était beau.
J’ai ri spontanément. D’un rire tonitruant.
Et il a ri aussi.









