La promesse d’une aube

carolinedufoursomola

ce sera aussi long que ce sera trop court
les feuilles baignées d’ombre
ou noyées de lumière

et moi tant que j’y suis
je soutiens qu’on y perd
à comparer le poids
des sentiments fervents
et des égards pervers
et qu’on y gagne
à aimer sans mesure
même dans le plus cru de l’hiver

mais surtout
je rêve d’une fenêtre
qui reste grande ouverte
parce que le ciel
ne fait jamais d’avance
la promesse d’une aube


Photo : DERRIÈRE LA MONTAGNE LE SOLEIL MONTAIT – Septembre 2017 * Lac Kénogami

Suis-moi rivière

mon sol bouge
mais viens
suis-moi rivière
qu’on aille loin
sans prière mais de mouvance
je serai plus vive qu’avant

la route en ce moment
goûte tout ce que j’aime
alors je rêve de plus longtemps
moi qui n’ai vraiment de langage
ou voulais-je dire de bagage
que celui de l’âme

ou voulais-je dire de l’amour


Photo : THE BLESSED ROAD AND MY SOUL – Réserve faunique des Laurentides * Septembre 2017

L’entredeux

Et l’été qui s’en va déjà.

Comme C, que je sens partir un peu plus chaque fois que je la vois. Elle me l’a dit elle-même hier. Je ne suis plus vraiment ici, tu sais.

Je venais d’arriver quand elle m’a parlé de la lune. Tourne la tête, lève les yeux vers elle, vers la lune… le menton aussi, que je te vois mieux.

On était dans une petite salle sans fenêtre, au onzième étage de l’établissement de soins prolongés où elle réside depuis le début de l’été. Ma vieille et belle amie. Nos quatre mains nouées ensemble.

Un instant, j’étais sa fille, et l’autre, sa mère. Elle disait des choses, éparpillées dans le temps, pour se faire pardonner ou pour pardonner. Je ne pense pas avoir été moi pour elle hier, ou quelques secondes peut-être. Quand elle a compris, l’espace d’un instant, que je n’étais sans doute ni sa fille ni sa mère, elle a dit c’est pas grave, n’est-ce pas, puisqu’on vient tous du même endroit, d’une mer commune

J’ai entendu mer, mais peut-être qu’elle disait mère.

On est restées assises une bonne heure face à face, les yeux rivés à ceux de l’autre. Au bout d’un moment, je n’ai pu empêcher les miens de se remplir de larmes. Et elle les a vues mes larmes, même à travers mon sourire. Et ses yeux à elle se sont remplis. Elle a penché la tête, froncé les sourcils, et pleuré des regrets je pense. Puis elle a relevé la tête et replongé son regard vague dans le mien.

Je l’ai laissée dans cet entredeux, où elle erre de plus en plus souvent maintenant. 

Et je suis rentrée à pied, plus lentement que d’habitude.

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Photo : LE PENCHANT DES JOURS – Juin 2017 * Montréal

Mécaniques d’un été qui s’achève

L’air est beaucoup plus froid qu’hier. J’ai enroulé mon écharpe contre mon cou en regrettant de ne pas avoir mis un chandail de plus et j’ai accéléré le pas. Quand j’ai ouvert la porte du bistrot, le vent m’a carrément projetée à l’intérieur. Le vieux serveur m’a souri et a déposé un café devant moi avant même que je le demande. Ce n’est pourtant que la troisième fois que je viens ici.

– Le même sandwich?
– Oui, merci.

Il a souri en me voyant froncer les sourcils.

J’ai tiré vers moi le journal qui traînait sur le comptoir et je l’ai feuilleté de façon mécanique, sans le lire. J’ignore facilement les nouvelles. Elles me laissent trop souvent un goût amer dans la bouche.

– Vous allez le manger ici ou je vous l’emballe?
– Je vais l’emporter, merci. Avec un autre café, s’il vous plaît.

J’ai refermé le journal et je l’ai regardé préparer la chose. Ses gestes étaient mécaniques, mais ça ne les rendait pas moins beaux. Sa chemise blanche roulée aux coudes, je pouvais voir ses avant-bras et ses poignets aux os saillants. Avec au bout, ses doigts fins qui bougeaient habilement, sans urgence.

Il a fait le tour du comptoir, m’a tendu le sac et le gobelet de carton, et m’a accompagnée jusqu’à la porte pour me l’ouvrir. Et pour que je n’aie pas à me battre contre le vent.

Ça commence bien la journée, c’est le moins qu’on puisse dire.


Photo : TROIS FEMMES ET UNE VILLE – Septembre 2017

La musique d’une vie

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En Norvège, avant 1889.

L’histoire a eu lieu sous mes yeux. J’y ai posé mon âme, mon cœur, mon corps. Et j’y ai vu le monde, de près ou de loin. Je l’ai touché aussi, avec bonheur et grâce au mieux, mais aussi peine et désarroi. En espérant seulement toujours que dans les passages doux comme dans les difficiles, la musique me vienne. Que je sache tenir la mesure.


Photo : INCONNUE / LE CORPS GRAVE – Tirée de la même collection de photos trouvées dans le grenier d’une vieille maison de la Caroline du Nord. Celle-ci a été prise à Christiania (maintenant Oslo) en Norvège. Aucune date n’y est inscrite. Mais le photographe, Johan Thorsen, est mort en 1889.

D’amour et de paradoxes

on ne meurt pas d’écrire
alors j’écris
de toute manière je reste pleine
d’amour et de paradoxes
et de complexes, évidemment
mais qui n’est que de clair sans ombre
l’idée peut-être étant d’y être
de voir et d’aimer
sans y mourir avant


Photo : LA BEAUTÉ ME REND VOLEUSE- Août 2017, Montréal

On aura vu

on l’écoutait chanter
et il chantait si bien
il le faisait c’est tout

on aura été si peu dans tout ça
si peu vraiment
alors pourquoi t’en faire autant

on aura vu les hommes
le cœur dans leur poche ou au bout de leur bras
et on aura vu l’ombre aussi
et le soleil
c’était le plan

alors n’y pense pas trop mon coeur
tout ça passe déjà bien assez vite

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UN LIVRE DE PAPIER – Août 2017, Montréal

Les tendresses vainqueures

souffle
et entraîne-moi dans la distance
dans ces choses que l’on fait
et refait
pour y goûter le temps

mets tes mains sur mon corps
et verse tes mots en filets
dans ma rivière d’ombre

peut-être qu’on touchera l’abandon
les tendresses avouées
et qu’on viendra à bout
des regrets de ce monde


Photo : C’EST SI TRANQUILLE ICI, TU NE TROUVES PAS? – Mon amie C, hier, au parc Lafontaine

L’étang

de soi

difficile souvent de vaincre l’obstruction
de voir le fond là où l’eau le brouille

l’étang est vaste et si plein de mystère
et qu’en sait-on vraiment

d’en soustraire mon regard
pour mieux y voir le reste
peut-être

ne pas être endiguée
par l’idée qu’on s’en fait

le passé le futur
restent ailleurs

carolinedufourgacaecc

NEZ À NEZ, LE BEL ÉCRASEMENT – Gaby et bibi, cette semaine, dans l’arrondissement Ville-Marie

Secrètement, la beauté

Dans l’état de l’Alabama, autour de 1895.

il y avait la beauté
et la liberté dans l’aube

ton silence en bouclier
devant les écueils des hommes
tu chuchotais
à l’oreille du tendre


Photo : INCONNUE / LA SÉGRÉGATION
Vient de la même collection trouvée dans un grenier de la Caroline du Nord.
Celle-ci a été prise à Montgomery, dans l’état de l’Alabama, par J. W. Blyth, au 10 Court Square, entre 1890 et 1899.

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