La belle intruse

on arrive du marché
avec des bleuets, des fraises encore
des maïs et des pâtissons
ici, maintenant, c’est l’apogée de l’abondance

jamais je n’ai eu hâte à l’automne, c’est vrai
mais j’aime l’automne
je l’aime comme on aime quelqu’un à qui on ne pense jamais
et qui s’pointe chez vous un matin sans invitation
avec un bon vent dans les mains, de la lumière dans les cheveux
et un sourire qui vous embrule l’âme
bien sûr que vous le laissez entrer
non mais sans blague, comment ne pas aimer l’automne
seulement il m’annonce le froid et tous ces vêtements sur le dos
et pour ça, je lui reste un peu rebelle, comme je le reste à l’hiver

ah mes saisons de tiraille
avec vos grands et lourds sabots
et votre immense force d’éveil

l’été est trop court à mon goût
mais quand même jusqu’au bout de moi
j’aime qu’il y ait les saisons

LUMIÈRE D'ENCRE Sur le mont Royal, septembre 2015

LUMIÈRE D’ENCRE
Sur le mont Royal, septembre 2015

Des oiseaux et des hommes

on a entendu des bernaches
tôt ce matin près d’la maison
elles redescendent vers le sud
c’est le moment de la saison

puis on a entendu des hommes
et on s’est dit qu’ils étaient fous
vénaux ou faciles à berner
pour continuer à tant vouloir
de ces choses qui n’ont rien à voir
avec l’amour et la beauté

on joue fort pour nous émouvoir
et nous rendre aveugles et perfides
dans la finance et ses couloirs
je nous trouve bêtes et sordides

on a vu voler des bernaches
toutes dans la même direction
elles remonteront vers le nord
quand sera venue la saison

LUI QUI ALLAIT SEUL Sur le mont Royal, septembre 2015

LUI QUI ALLAIT SEUL
Sur le mont Royal, septembre 2015

Nos bôzoublis de soi

d’un bord on se dit tout sur des murs et des dalles
et de l’autre on se perd de détours en dédales

je nous aime les humains
dans nos lieux les plus bruts
nos poses les moins léchées
nos beaux oublis de soi

et je nous trouve beaux
quand nos corps s’abandonnent
et que nos coeurs se donnent

ce doit être pour ça
que j’aime tant et toujours
les vieux et les beaux fous
et les-ceuze-dans-la-marge
qui-n’attendent-rien-de-vous

car au fond, faut s’le dire
en rire ou en délire
qu’y a-t-il d’autre à perdre
que la vie et l’amour

LÀ OÙ TANGUENT LES JOURS  Montréal, fin août 2015

LÀ OÙ TANGUENT LES JOURS
Montréal, fin août 2015

La tortue rigole

Vous pleuriez?
Eh bien! riez maintenant…

Sa façon trouvée d’être heureuse était de l’être.
En dépit des dissonances.
Et malgré toutes les raisons qu’on lui offrait pour ne pas l’être.
Car, pensait-elle, avec autant de théâtres de douleur et d’effroi
s’il faut qu’au jeu du bonheur, je ne me prête pas
le risque est colossal que je ne le sois pas.
Et c’est ainsi qu’elle s’ingéniait sur les planches de chaque jour
à tailler un regard où exultait l’amour.
Et à en rire, évidemment.

QU'ON SE LE DISE Plateau, Montréal 2015

QU’ON SE LE DISE
Plateau, Montréal 2015

Le fruit du jour

Tu flânes dans ta ville, le pied léger. Depuis le matin, ton unique souci a été de t’assurer que tu aurais assez de temps pour une grande marche. La circulation s’intensifie, les gens ont fini leur journée de travail. Tu passes le long d’un jardin communautaire où trois coeurs paysans s’affairent chacun dans un carré de terre. Tu les regardes faire un moment, ils ont l’air heureux. C’est l’abondance en cette chaude fin d’été, et ils ne sont venus sans doute que pour cueillir quelques légumes pour leur repas du soir, et un brin de paix aussi. Tu suis surtout les petites rues, et tu fais exprès d’en prendre que tu connais moins, pour le plaisir de la découverte. Un peu plus loin, tu traverses le parc Lafontaine. Adossé à un arbre, un homme joue de la guitare. Des enfants courent sur le bord du petit lac et des goélands crient en se disputant les bouts de pain qu’on leur lance. Et par dizaines, touristes ou pas, on profite du soleil de fin de journée. Te voilà maintenant sur une grande avenue. Ça bouge vite autour de toi, les vélos, les piétons, les voitures. Des gens pressés d’arriver à la maison. Et tout ce temps, tu marches, l’esprit et le coeur tranquille. Tu ne t’inquiètes de rien. Tu penses par moments à ceux que tu aimes, certains plus près, d’autres plus loin, en espérant qu’ils vont bien. Et tout ce temps aussi, tu sais que tu as de la chance. De vivre dans cette ville où il y a tant pour être heureux. Et assez peu de raisons d’avoir peur ou d’avoir faim.

JARDIN DE VILLE ET COEUR TRANQUILLE Jardin communautaire, coin Gilford et Delorimier Septembre 2015, Montréal

JARDIN DE VILLE ET COEUR TRANQUILLE
Jardin communautaire, coin Gilford et Delorimier
Septembre 2015, Montréal

Marcher

quelques jours encore de grande chaleur à l’horizon
et moi j’irai marcher
j’irai goûter le vent chaud
à l’ombre des grands arbres
et trouver la quiétude dans mon pas régulier
j’avoue chaque fois c’est la même chose
la fin du chaud me nostalgise
je m’entends rêver malgré moi
d’un été qui s’éternise
comme un long point d’orgue
sur le battement de mon pas
et sur ce je vous laisse
car je m’en vais de ce même pas
retrouver le vent doux
tandis qu’il souffle encore
sous le couvert amoureux
des grands arbres verts

Voile et transparence

et nos yeux qui ne voient presque rien

dans une forêt d’amblyopes
pouvoir et savoir
seront toujours trop bavards
dès lors qu’ils nous éloignent
de la beauté des choses

LA FEUILLE ET L'ESCARGOT  Cette semaine, sur le mont Royal

LA FEUILLE ET L’ESCARGOT
Cette semaine, sur le mont Royal

Inspirée par l’autre

je l’avais trouvé beau quelques secondes plus tôt
mais j’ l’ai trouvé plus beau encore quand je l’ai vu de loin
penché sur le grand abreuvoir, s’aspergeant contre la chaleur
je ne voyais plus son visage, que j’avais déjà oublié
juste son désir de l’eau
et surtout ses gestes lents

au retour, au même endroit
cou bras mollets visage
je me suis aspergée aussi
et plus que jamais j’ai pris mon temps
j’oublie si souvent
combien la lenteur m’est sublime

L'HOMME AU GESTE LENT Hier, sur le mont Royal

L’HOMME AU GESTE LENT
Hier, sur le mont Royal

Désabriée, la nuit

ce matin la lumière
et cette chaleur revenue
il est tôt, le soleil se lève à peine
après une soirée de cigales
la nuit en a été une
de drap qu’on écarte
et de bonheur pour moi
qui aime tant cette chaleur

j’entends la ville qui s’éveille
et la douche qui crie encore
on n’y fera jamais rien sans doute

de l’autre côté de la fenêtre
les feuilles du grand érable
changent déjà un peu de couleur

LEVER DE VILLE  Rosemont Petite-Patrie, matin du 18 août 2015

LEVER DE VILLE
Rosemont Petite-Patrie, matin du 18 août 2015

Façon d’âme

vie de doutes et de plaisirs
d’erreurs en masse et de bons coups
d’amour et de… d’amour?

on m’a eue autant qu’on m’a eue
cependant qu’on m’aimait ou pas
me voilà sculptée malgré moi
après j’invente de toute manière
mon regard en précieux ciseau
burin de mes nuits et mes jours

et bien sûr qu’on m’a pris ma vie
de grands morceaux, ici et là
gravant mon coeur, ciselant mon âme
et moi et moi, bien sûr aussi
autant de fois j’ai laissé faire
que dans mes joies et dans mes peines
j’en touche d’autres que la mienne

vie de grand ciel et de je t’aimes
de rires fous et de désarme
vie d’horizons et de bohème
il y a longtemps que je t’aime

NOS BELLES ERRANCES - Rue St-Laurent, Août 2015

NOS BELLES ERRANCES – Rue St-Laurent, Août 2015

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