L’indéchiffrable

S’il y a une attente, c’est de moi envers moi.

C’est le même chemin de rivière.
Ça vient du même endroit, de la même existence.
Tu t’en doutes, je sais. Un sentier de pierres et de mots.
Tu sous-entends la rive et moi j’y vois le temps.
C’est pour ça, dirais-tu, qu’on s’y jette vivants.

Photo : CHEVAUX – Juin 2024 * Petite Nation

La tendresse de Margot

– Pourquoi je voudrais autre chose, me dit Margot. Il y a des arbres, il y a du vent, et le bruit de l’eau sur la tôle. 
Elle alla s’assoir sur le banc. Celui en dessous du pommier.
– Il me donnera encore des pommes. Des petites pommes, de belles pommes, je crois même plus que l’an dernier. Il n’attendra pas après moi pour se vouer à ce qu’il est.
Elle tapa deux coups sur le bois pour que je vienne m’assoir près d’elle.
– Reviendras-tu avant l’automne me tendre un petit bout de toi, de tes amours de voie ferrée, et goûter un peu à mes pommes?
Je n’ai rien dit.
Margot voit loin et n’attend rien. Elle sourit surtout à belles dents. Au matin comme à moi.

Photo : JUSTE APRÈS LA PLUIE – Juin 2024 * Petite Nation

Transparence

j’ai débarqué comme un vent fou
après un sommeil envolé
et soufflé fort sur les foins de l’enfance

on s’y roulait ensemble quand on parlait à peine

et le bon temps, le mauvais temps
le café qui infuse

et des restants d’aurore couchés entre les fleurs

et là la pluie
sur le toit de métal

Photo – LES ÉCLATS D’OR * Montréal – Mai 2024

Les taches blanches

Soi-disant de loisirs. Mais là plus près
de l’esclavage.
Toujours quand même, y a des ronds
de lumière qui s’épellent à côté des mots, des taches
blanches qui s’articulent sur les pages.
Je bouge le livre
et manie doucement le soleil.

Ma ville est encore mouillée. La nuit a été généreuse pour la terre du jardin. Et le jour sans nuages étale des ombres douces. Quant à l’octale, elle me toise dans son étreinte, se moque et recrache mes mots comme on jette une vieille eau de boue. C’est pourtant ma rivière, mouvante d’eaux claires et brouillées.

Ou comment se laisser porter. Dans l’afflux et le manque.

Photo – FILLETTE DANS UNE RUELLE * Montréal – Mai 2024

Savoir et pas savoir

et s’en viennent les roses et les mûres
en attendant vas-y, bois le sang de la vieille

si seulement le voisin faisait taire sa scie
mais je sais, c’est un si beau matin

et ce bout de pain noir
qui se gave d’oiseaux sur un battant de l’aube

on voulait pas savoir et surtout pas la suite
ni le pied ni les orteils pliés

ni les os ni la moelle
ni le poids ni de rien ni des jours

Photo – ENCORE TANT QUE LE MONDE * Montréal – Mai 2024

Doute et vernis

T’as nettoyé la table de sa poussière d’hiver. Tu t’es assise dehors pour faire taire le doute. Mais il a la couenne dure en dépit des oiseaux.
Là que sonnent les cloches de l’église, tu revois les souliers en cuir noir patent que tu enfilais pour la messe. Et tu penses à ton père, au magasin vendu quand tu avais douze ans parce qu’on cherchait trop l’apparence, plus assez le confort – c’est comme ça qu’il te l’avait dit. Il est mort trop jeune ton père. T’as pas fait grand voyage à l’intérieur de lui. T’aurais mieux compris votre histoire.
C’est un autre drôle de dimanche. T’as encore oublié le passage du temps. Mais le ciel est franc bleu. Et le vieux lilas a fleuri.

Photo – LES TENDRESSES DE MA VILLE * Montréal – Mai 2024

Faits et gestes

« […] c’est là, dans ton corps, que toute l’histoire commence,
et c’est aussi là, dans ton corps, que tout se terminera. »
Paul Auster, Chronique d’hiver

LES FAITS
Je ne m’assagis pas : avec l’arrivée du printemps vient ma hantise de sa fin.
Je ne suis pas jalouse des hommes mais un peu des oiseaux.
LES GESTES
Celui d’écrire. Comme on boit, comme on fume. Je bois à peine, je ne fume plus, mais j’écris. Avec mon café et des livres en piles autour de moi. Une fenêtre à ma droite, des voitures et des gens qui passent. Et ces jours-ci évidemment, un trottoir plein de fleurs d’érable.
Tu m’as dit que t’allais couper les grands fouets qui longent la mare. Tu veux un coin au bord de l’eau pour parler aux oiseaux. Vivement les oiseaux.

Photo – ET CES ENFANTS QUE J’AIME * Avant-hier – Montréal 2024

Dilemmes et bobinages

La queue du chat n’a pas bougé, papier mâché oblige.
Mais celle du tigre a coloré l’horizon dans ma tête.

Te souviens-tu des exigences qu’on avait en matière de rouille?

Dans un flou suggestif, rien qui n’embobine les âmes
ni ne cherche à confondre les chiens et les froidures.
Ça reste noir sur blanc, comme du fil de carême.

Une fille est passée en balançant les bras comme deux
longues manivelles. Je l’ai vue se mettre à rouler.

De quoi faut-il pleurer, dis-moi, et quand faut-il en rire?

Photo – LE BEAU DANS LE LÉGER * Hier – Montréal 2024

De quoi se perdre

et le temps qui se tient
et le piano

je sais pas pour la mort
c’est si vivant tout ça
avec toujours de quoi se perdre
le lourd et le léger
les voix et le violon
et de quoi ramasser les cendres

Photo – ET LE TRAIN QUI NE PASSE PAS * Hier – Montréal 2024

Corps de langue

et tous ces trottoirs à me faire
et ces mots qui me prennent

de l’eau pour les feux qui me brûlent

j’oublie, tu vois

et là, le soleil qui descend

moi si infiniment perdue
et bienheureuse de l’être

amoureuse encore d’une langue
qui pour autant que je me donne
m’arrache parfaitement à moi-même

Photo – LE RÊVE DE L’ÉTOURNEAU * Mai 2024 – Montréal

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