Près du bord

la lumière a viré d’un coup –
un mouvement de nuage

ces bouts d’enfance en vert-de-gris
sous le toit des églises

quand même la même passerelle
pour arriver au lit des roses

je tiens mon visage près du bord
pour mieux sentir la pluie

Photo – DANS LA LIGNE DE L’OXYDE * Mai 2024 – Montréal

Nulle part que la mer

Je l’imagine se pencher sur une fleur
comme on se libère de la colère du monde.
Et marcher comme on marche
quand on a nulle part à aller d’autre que l’amour.

Je n’ai gardé de mon enfance qu’un sentiment surtout. Quelque chose d’une rivière où se laisser porter. On ne contrôle pas la rivière, au mieux on épouse sa course.

Hier, deux étourneaux picorant dans la rue m’ont fait pencher la tête. Encore ce même indéfectible pour les oiseaux noirs. Il y a quelques jours, il était noir aussi le pigeon étendu au milieu du trottoir que j’ai déplacé dans la ruelle pour qu’il puisse reposer en paix. 

Ce matin je remue les mots pour y dépouiller les os plats de ma tête écarlate.

Photo – TOUS LES RUISSEAUX DU MONDE * Hier – Montréal 2024

Primus tempus

Quand tu m’appelles ‘mon p’tit loup’
Avec ta petite voix
Tu panses mes bleus
Tu tues tous mes papillons noirs
(Jean-Pierre Ferland, 1934-2024)

Il peut suffire de presque rien pour voir le vent changer.

En attendant, la pluie tombe de haut. Elle fait des flaques, des petits lacs de larmes. Ou des miroirs sous les érables. L’air est si froid encore que les deux forsythias restent accrochés à leurs fleurs jaunes. Ça nourrit ma patience.

Je marche dans la maison avec mon beau chandail de laine. Et je pense à Christophe qui n’a pas pris de parapluie.

Photo – LA FILLETTE ET LE CHIEN * Avril 2024 – Montréal

La même fenêtre

On a eu de la pluie.
Elle était belle et presque chaude.
Et d’y voir revenir la neige.
Quelques flocons d’adieu.

Et le bras de la chaise.
Le bras qui pend.
Cassé.

Ou tous les hauts fonds contournés
au courant de l’hiver.

Ou ma sublime esquive.
Au bord de la même fenêtre. 

Photo – LE VENT ET LES OISEAUX * Avril 2024 – Montréal

Les belles impatiences

Tandis que l’étourneau retrouve les parterres, le vent vient fouetter le matin.
Entre les fleurs jaunes et la rue, une petite voiture bleue que je n’ai jamais vue. Sur le balcon de S traîne encore une pelle, rouge comme un camion de pompier. Peut-être qu’il n’ose pas la ranger.
Dans toute l’impossibilité qui se découpe, il reste des oiseaux, des arbres et des abîmes. La beauté s’est nourrie sans qu’on ait à y faire. Sur une rive ou sur l’autre, le désir persiste, de paresse et d’urgence.
Si le vent arrivait à faire ce qu’il veut de mon corps, tu verrais quelques os éparpillés dans l’aube – des fragments de manques et d’absences. Et un sang vif et impatient, assez pour que monte une sève.
Le jour où j’ai pensé que j’y traçais le paysage, c’était lui qui me dessinait.

Photo – LA PLUME TURQUOISE * Avril 2024 – Montréal


« Je suis, je me le répétais, je suis du côté de l’œuvre. Je crois que le pourquoi et le comment de l’œuvre, si futiles, inutiles et impuissants soient-ils, sont dans l’œuvre où ils sont entièrement montrés. »  Suzanne Jacob

Un même ciel

qu’y a-t-il à gagner
qu’un vent qui passera

et puis à qui le corps, dis-moi
quand dans l’éclat du jour
un même ciel se donne

cette histoire d’enterrer
ce qui revient toujours
ou ma raison de me laisser
porter par ce qui n’attend rien

dans la pluie du printemps
l’errance fait avec

Photo – LES MOUVEMENTS D’UNE AUTRE SAISON * Avril – Montréal 2024

Nos jardins

Les fleurs du forsythia ont fait
ce qu’elles font toujours.
Elles sont sorties avant l’arrivée des feuilles.
Le printemps commence sur un éclat de jaune.
On pourra cueillir des mirages
dans les jardins du monde.

Photo – LA RESSEMBLANCE DES COEURS * Avril – Montréal 2024

L’aube ou la corneille

On ne s’habitue pas
à l’envers de la tendresse.

On se dit que c’est tout pareil,
l’aube ou la corneille.
Que tout meurt et se vit.
Le passé en murmure,
distant comme la vague.

Mais même les poèmes
ne s’écrivent pas tout seuls.

Photo – SUR LE BORD DE LA TRACK * Hier – Montréal

Derivare

L’UNE
La verticale, la gravité, et quand même tu boites. Serais-tu à ce point perdu ?
L’AUTRE en faisant un bond de côté
On tient d’écorce et de désir. De ciel et de vent tourloupette.
L’UNE reculant de trois pas
Si le temps existait vraiment, tout ça serait insupportable. Et pareil pour l’espace.
L’AUTRE se voulant immobile
C’est le poids du haut vers le bas et toutes les heures qui s’ensuivent.
L’UNE en revenant vers l’autre
Quoi faire alors de nos âmes à la mer ?
L’AUTRE tandis qu’il flotte à la dérive
Rien d’autre qu’un tapis de neige.
L’UNE en se grattant le doigt
Mais encore ?
L’AUTRE en plongeant la tête sous l’eau
De n’y jamais percer que soi.

Photo – MATIN D’AVRIL *- Aujourd’hui – Montréal 2024

Le corps de l’habitude

La neige a disparu. C’est l’asphalte et les feuilles sèches, et quelques coins de terre brisée pour y laisser monter la suite. On rouvrira bientôt sur la tiédeur de l’air. 

Sur tant de jours d’avant, j’ai erré sans trop d’habitudes. Et là, mes livres empilés. De quoi peindre le temps, jouer sur les ombres du doute, me rassoir dans le cadre flou, et me prêter au vent venant comme un chien aux accoutumances.

En attendant quand même, on dirait bien que j’ai failli à ta demande. C’est peut-être mon âme qui se hasarde mieux au chevet des saisons.

Photo – AU PAS DES JOURS – Mars 2024 * Montréal

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