Ô sublime mauvais sort

laisser aller les choses
même les glaces et la grisaille

devant le départ ou la perte
on s’arrête à moins

les arbres nus
même le ciel gris de ce matin
la laideur du trottoir d’en face
tout ça me paraît doux

on se reposera, tu dis
après autant de souffles froids

le temps a le dos large
mais au fond
le dos large et le temps, c’est pareil
on cherche le vivant dans ce qui nous unit

ô sublime mauvais sort

 


Photo : LA PART D’ÉBLOUISSANCE – Mars 2019 * Montréal

Amour et drogue douce

Pour G.

désormais si tu tombes
l’habitude y mêlera du vent

on voudrait, après autant de neiges fondantes
te savoir assis tranquille au bord de l’infini

heureusement qu’à défaut des mots
t’as les yeux pour le dire

en attendant je marche
au gré de cette ville que tu connais par coeur

une ville folle comme ses hivers
et belle comme ses printemps

ta drogue douce et la mienne

Photo : LA POÉSIE DES TROTTOIRS – Mars 2019 * Montréal

Question de préférence

La tiédeur montante du vent
et le mystère captif.

Le temps est engourdi.
La glace, la neige, tout ça fondra,
mais lentement. Du moins,
c’est ce qu’ils disent.

Et mes bottes qui ont fait
leur temps. Et mes pieds qui
vont se mouiller. Faudrait
que j’y pense un peu quand même.

Et dans ce poème ô si lyrique,
c’est là qu’arrivent les magasins.
Moi qui leur préfère le ciel.
Et les arbres et le vent.

 


Photo : L’HIVER FLÂNEUR – 12 mars 2019 * Montréal

Tatouages

Je sais.
Mon œil farouche, ma neige brute.
Et l’errance, quand tout passe par le cœur.
Je sais le doute aussi.
En attendant, te souviens-tu de ce boisé où on allait?
Et du grand arbre sur la rive?
Et de la fleur aussi, qui s’est fanée entre nos doigts?
Au bord de la rivière houleuse, on a marqué nos années tendres.
Je porte ces brûlures comme des tatouages sur mon âme.
Et de plus en plus, je ne regrette rien.

Photo : JOURS D’EAU – 9 mars 2019 * Montréal

Avec un souffle sous le ciel

on s’y retrouve
ensemble
encore
en piliers pensés
pour les vents de la mer
et comme des feuilles
destinées à tomber

moi qui me sais si peu
déjà que tu y sois
à deux vagues de moi
et ta beauté tremblante
je ne demande rien

et puis le temps est là
de ce qui nous attend
aussi bien être bien

et si on perd ce qu’on aimait
on trouvera
une autre grève et des cailloux
avec un souffle sous le ciel

 


Photo : LE TEMPS D’ATTENDRE – 7 mars 2019 * Montréal

Les lèvres du matin

j’y viendrai, ou peut-être
à ce jour où je dirai
les choses comme elles se murmurent
d’entre les lèvres du matin
et celles du noir ou de l’ombre

j’y viendrai, ou peut-être
à voir mieux que moi-même
par les yeux du ciel et du monde

Photo : RÉFLEXION – Mars 2019

Le ciel et les tracés de neige

le trottoir et la rue
en plancher de diamants
et me voilà qui glisse sur la peau de l’enfance
mon ventre, mes os, la neige, le vent
tout passe et finit par mourir

je suis faite timide devant la beauté nue
consens et me dissous
pour mieux voir la lumière et l’ombre
le ciel et les tracés de neige

 


Photo : À JOUR VERSANT – Rue Beaubien, Montréal * Fin février 2019

Le cuir solide

C’est vrai que tout de suite au premier regard, on ne pouvait faire autrement que de remarquer, autour de ses yeux vifs, sa peau brune et cuirassée. Et les plis francs de son visage.

Je l’ai d’abord vu de dos. Il marchait lentement sur le trottoir glacé, appuyé sur sa canne et sur son corps d’homme fort. Poussée par le grand froid, je l’ai dépassé sans ralentir. Puis il m’est venu que je l’avais peut-être brusqué, ou déstabilisé. Je me suis retournée en m’excusant.
Il m’a souri, le regard tendre.
– Je n’ai senti aucune menace, m’a-t-il dit d’une belle voix chaude.
J’ai voulu qu’il me parle encore. Sa lenteur dans le froid extrême m’a fourni le prétexte parfait.
– Vous avez froid?
– Frais, qu’il a dit en appuyant bien sur le mot. J’ai grandi sur une ferme, on passait nos hivers dehors, entourés de chevaux. J’ai le cuir solide.
On souriait tous les deux. Et en même temps qu’il parlait, j’enregistrais de mon mieux dans ma mémoire.
On s’est souhaité une bonne journée. J’ai continué sur mon élan. Puis j’ai vu. L’occasion ratée. Je me suis retournée en me disant que je pourrais m’arrêter et attendre qu’il me rejoigne. On parlerait un peu encore, en marchant côte à côte.
Mais il avait rebroussé chemin. Lui qui n’était sans doute sorti que pour une bouffée de fraîcheur.

Photo : L’HIVER-PATIENCE * Montréal * Février 2019

Nos fuites belles

la nuit aura été trop courte
mais heureusement ton coeur
ne s’en porte pas pire

moins vingt-sept sur la peau
fin février
d’habitude ce serait janvier

quand même il viendra le printemps
la glace fondra et le vent sera tiède

je sais, me dit-elle
mais mon désir se meurt

alors approche un peu
qu’on se fasse murmures

qu’on se dise ces ouvertures
grandes comme l’océan

et ces murs
où laisser faire le temps

et puis nos fuites belles
comme autant de prières

autant de filés de sarcelle
sur un grand ciel d’hiver

 


Photo : BARAQUE DE RÊVE (Souvenir de janvier) * Sur la 40, en route vers le Saguenay * 2019

Fabrications

En façonnant son regard,
l’esprit fabrique sa gloire et sa déchéance,
ses prisons et sa liberté.

En attendant, l’hiver et la glace prennent leur temps.
Et nos cœurs et nos corps poursuivent l’histoire.
D’un univers valsant. Entre l’essor et le déclin.
D’où voir. L’hiver et la glace qui prennent leur temps.
Le printemps qui nul doute viendra.
Avant l’été. Qui le suivra.

Photo : VIVANCE * 21 février 2019 – Montréal

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