Tellement vaste, le temps

Touche-moi, dit-elle à l’aube.
Même juste me frôler
comme un souffle de verre.
Coulé par le grand ciel
envers et malgré nous.

S’accrocher, tu me dis.
Bien sûr au tendre jour.
À l’érable qui berce
le lieu de nos amours.

Pareil pour la vague,
celle-là même qui se brise
juste avant d’être au sable.
Bien sûr la tendre rive,
et la mer qui rend tout.

Si vrai que dans mon corps
se dilate mon âme, sinon que
dans mon âme se dilate mon corps,
ma peau y sait le drame.
Et qu’à défaut de vite,
on ira lentement.

Le temps est tellement vaste
qu’il tient de quoi se perdre
et de quoi se trouver.

 


Photo – LE MATIN EN MONTÉE * De la cuisine, 7h06 – 12 avril 2020

Fourmis d’avril

C’est vrai, le large. Les mots que je laisse partir sans me soucier du cap. Parce que cette envie de bondir. Parce que la rue. Parce que mon corps et mon verbe qui partent à l’assaut. Parce que sinon, les fourmis et le sur-place, sans espoir de ciel.

M’énerver contre trop d’absurde? Aussi bien plonger dans une mare déjà pleine. À l’étroit, sans air pour respirer, sans eau pour divaguer. D’autant qu’à travers les vagues, des poissons me frôlent les jambes, de grands oiseaux me font la cour, et des enfants joueurs m’ouvrent tout grand le monde.

Photo – LA CLAIRE-TROTTOIR  – Montréal *  Fin mars 2020

La pluie d’y voir

Et le soleil s’étend sur les nuages blancs. Ma ville se repose et le vieil impatient me toise comme avant. Les murs font son bonheur.

Encore là, c’est la vie à la place de rien. Un jour, une peine, et l’autre, une joie. C’est pareil pour la nuit. L’envie reste famine et le bonheur s’attrape. Ne manque que la pluie d’y voir. Le tic tac intelligent. Le nuage poussé par le vent.

Et c’est là que je pense à l’amour. À celui qu’on intente. À celui qu’on invente à force d’inventer. Et à l’abîme qui, tranquille, se fond à l’or des jours. Au futile d’y forer tellement le temps s’en charge.

On y passe et on meurt. Le plus grand rival du jour est sans doute le jour lui-même. En attendant, le printemps n’envie pas l’automne. Et dans la cour, l’érable se réveille. Hier entre les branches, le cardinal chantait.

 


Photo – LA FILLE AU MONDE DANS LES YEUX  – Montréal *  8 Avril 2020

Les petits silences

je suis rentrée les mains gelés
parce que le vent reste froid

la fille avait les yeux ailleurs
tout son corps me parlait du monde

dans quelques mois ce vent
ensablera les roses
sur nos nuits et nos heures
et nos éclats de peine

le lourd et la beauté
s’emmêleront quand même

il y a le grand du jour
et les autres d’avant
tous ces petits silences
dont on a l’habitude

 


Photo – LA TRACK – Montréal *  8 Avril 2020

À bras désouverts

danse, ma soeur, danse
sur le plancher qui tremble
pleure un coup
si les larmes
même à bras désouverts
nos coeurs se tendent encore

Photo – LE VENT QUI VA – Montréal *  4 Avril 2020

Calquer la beauté

Un autre jour, d’autres contrastes.
Même la pluie sait ce qu’elle fait.

Encore la vieille histoire de verbes.
Avoir vouloir posséder être.

Vivre pour calquer la beauté
au lieu de calquer le vide.

Photo – ÉTATS DE MARS – Montréal *  Fin mars 2020

Et je pense à Cécile

Avec le temps
ne reste surtout que le désir
(elle me l’a dit et je la crois)
pour le tendre parfum des jours.

Des feuilles sèches sur le trottoir.
Réchappées de l’automne.

Le matin joue de son errance.
Le rêve repart sur lui-même.
Et tout du long, l’émoi qui reste.

Ça sent les tendresses furieuses
perdues depuis un bout.
Le vent aimé.
Suspendu à l’instant nu.

Photo – PIEDS ET LIGNES ET VITRE EMPOUSSIÉRÉE – Montréal *  Fin mars 2020

La lisière amoureuse

Et le temps qui reste fidèle. Comme les coquillages. Pareil aux amours oubliés, aux étoiles semées, et au souvenir d’autres désordres.

Il n’y a de vent vraiment nouveau que dans les filets et les voiles. Les feuilles boivent encore les déversées du ciel. Et les marais de joncs, au large des frayères, redeviendront des champs à s’y prendre plus fort.

L’aurore est revenue. La clameur frileuse se réchauffe. La lisière amoureuse, étreinte à bras le corps, ne court pas en vain. Il lui reste l’espèce, et sa peine à mourir. Ses envolées sont sauves, dans le silence ou le fracas.

On y porte et on aime. L’homme s’est fait concasseur de graines, concasseur de chagrins. Et l’arbre se prononce sous un ciel gris et blanc, l’espoir montant de lui comme d’un grand clair d’âme. D’où ne se briserait rien du coeur de nos enfants.

La neige d’avant-hier était tout aussi féérique. Les sillons délaissés, l’instant reste tendu. Nos désirs liés aux souches et au grand printemps de l’attente.

On s’avouera les choses un jour, le trop de nous et du reste. Pour autant et encore, il y restera l’aube.

 


Photo – LA LUMIÈRE EST PATIENTE – Montréal *  Mars 2020

Les fines immobiles

peu de pas dans la neige
ma ville
qui se vit autrement

de quoi s’éprendre peut-être

et mon café devant la fenêtre
la blanche sur les branches
les fines immobiles

toujours que l’instant
en repère

Photo – ET LA NEIGE A NEIGÉ –  Hier, le long de la voie ferrée *  Montréal 2020

Le jour fidèle

la parole prend tout le corps
les lèvres avec
et l’homme déploie sa lumière
comme sa noirceur
son vent, sa faille
et sa rivière
les arbres insoumis l’ont vu faire
l’amour qui verse jusqu’à la moelle
et son eau bonne
et quand il se noie dans des flaques
le jour lui reste fidèle

Hier matin

Le jour quand même qui se lève.
La blanche, de nuit, a repris le trottoir.
Et là le vent, qui fait tourner plus fort la neige.
Un drame aussi beau qu’un radeau dans une baie tranquille.

On y joue de coeur et de corps, chasseurs de maisons tendres.
Et nos âmes qui ne veulent rien sinon jamais que d’en être.
Toujours aussi bien de rester. Et regarder venir le ciel.

 


Photo – ET LE PRINTEMPS QUI S’AMÈNE –  Mars 2020 – Montréal

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