L’odeur du sable

La liberté sent et goûte quelque chose.
Le sable, par exemple. Quand il pleut.

Je revenais du centre où Gaby vit depuis maintenant trois ans. Il est déprimé ces temps-ci, devenu quasiment aveugle au cours des derniers mois. Il ne voulait pas se lever, et je n’ai pas insisté.

Une pluie tiède s’est mise à tomber. De plus en plus fort. Je n’ai pas cherché à m’abriter. Je n’aime pas m’arrêter quand je marche. J’ai marché comme ça assez longtemps pour être bien mouillée. Pas jusqu’aux os, mais pas loin. Puis ça s’est arrêté. Et j’ai continué assez longtemps après pour être presque sèche en arrivant chez moi.

J’en avais besoin. La marche est mon premier remède.

Quand je suis passée près du parc Lafontaine, ça a senti fort la terre et le sable. Et je me suis sentie délicieusement libre.

Photo : PLUIE D’OCTOBRE – Hier, dans l’arrondissement de Ville-Marie

Espoir d’automne

et novembre à venir
et mon cœur ce matin
ou mon corps peut-être
lequel est l’insoumis
lequel se donne au même délire
de vouloir retenir encore
les vents chargés de juillet

et les corneilles devant
sur le même trottoir
qui se disputent des graines
dans la ligne du soleil

et ce monde
et sa bêtise
avec toujours un peu l’espoir
devant la lumière qui vacille
que dans son ombre quelque part
monte une douce révolution

et la montagne toujours si belle
dans sa courbure d’octobre

Photo : LES LIGNES D’OMBRE – Hier matin, sur le mont Royal

La fenêtre fermée

devant la fenêtre fermée
j’ai mis un peu de musique
pour secouer le matin

c’est que septembre a fini
de se prendre pour juillet

tout a changé d’un coup hier
l’air, le vent, la lumière
jusqu’à la couleur de nos mots

le trottoir est cassé
et moi j’y trouve, tu vois
malgré nos vaines parades
une sorte de tendresse
qu’entêtée je ramasse
pour déjouer le désespoir

car si l’automne me fait douter
c’est souvent sa manière
sa beauté qui méduse
dans les élans du froid

bien petit drame
que celui-là

Photo : LA BELLE LENTEUR – 27 septembre 2017

Dans l’aube venue

En Norvège, au début du siècle dernier.

le temps d’un respir
ou était-ce un soupir

dans l’aube venue
et le silence du dimanche
la lumière toujours

si tu la voyais ce matin
l’orangé plus clair qu’hier
dans la blancheur des rayons

en attendant je veille encore
goûtant partout la liberté
même à te vouloir heureux


Photo : INCONNUE / LE GOÛT DES JOURS – Tirée de la même collection de photos trouvées dans le grenier d’une vieille maison de la Caroline du Nord. Celle-ci a été prise à Christiania (maintenant Oslo) en Norvège. Aucune date n’y est inscrite. Mais le photographe, Theodor Finne, a vécu de 1874 à 1938.

Semailles d’automne

les corneilles sont revenues
sur le trottoir d’en face
elles picossent et se tiraillent
les deux veulent toute la place
et mon esprit qui vagabonde
en faisant une grimace
peut-être que c’est vrai qu’à force
d’aimer on n’aime plus
peut-être que tout s’éteint
ou périt dans la glace
mais je sèmerai quand même
dans l’espoir qu’on sèmera
et qu’on voudra semer encore
dans le bel espoir de s’aimer


Photo : L’ARRÊT SUR PAUSE – Septembre 2017 * Près de chez moi

L’amour comme une rivière

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tu l’auras laissé t’emporter
sur le cours de tes jours
l’amour comme une rivière

sans trop penser à l’eau
aux bas-fonds ou aux pierres
éperdue de bohème
tu l’auras laissé faire


Photo : L’EMBOUCHURE DU LAC – Septembre 2017 * Dans la baie Simon Couche

 

Le corps sauvage

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Quelque part sur la Terre, il y a plus de cent ans.

le matin gorgé de soleil
m’a ramenée près du ruisseau
j’y avais amassé des feuilles
elles sont reparties dans le vent

je suis restée là sous le ciel
à me gaver de lumière douce

le vent sait vivre, je me suis dit
lui qui danse à s’en mourir
avec le vide
amoureux de l’humeur des jours

et mon printemps qui s’en ira
et mon corps que je sens sauvage

je n’espère que la force d’âme
de me tenir loin de vos cages


Photo : INCONNUE / AU SORTIR DE L’ENFANCE – Vient de la même collection de photos trouvées dans le grenier d’une vieille maison de la Caroline du Nord. Celle-ci ne portant aucune inscription, je suis portée à croire, vu les dates et la provenance des autres photos, qu’elle a été prise en Europe ou aux États-Unis, entre 1860 et 1910.

La promesse d’une aube

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ce sera aussi long que ce sera trop court
les feuilles baignées d’ombre
ou noyées de lumière

et moi tant que j’y suis
je soutiens qu’on y perd
à comparer le poids
des sentiments fervents
et des égards pervers
et qu’on y gagne
à aimer sans mesure
même dans le plus cru de l’hiver

mais surtout
je rêve d’une fenêtre
qui reste grande ouverte
parce que le ciel
ne fait jamais d’avance
la promesse d’une aube


Photo : DERRIÈRE LA MONTAGNE LE SOLEIL MONTAIT – Septembre 2017 * Lac Kénogami

Suis-moi rivière

mon sol bouge
mais viens
suis-moi rivière
qu’on aille loin
sans prière mais de mouvance
je serai plus vive qu’avant

la route en ce moment
goûte tout ce que j’aime
alors je rêve de plus longtemps
moi qui n’ai vraiment de langage
ou voulais-je dire de bagage
que celui de l’âme

ou voulais-je dire de l’amour


Photo : THE BLESSED ROAD AND MY SOUL – Réserve faunique des Laurentides * Septembre 2017

L’entredeux

Et l’été qui s’en va déjà.

Comme C, que je sens partir un peu plus chaque fois que je la vois. Elle me l’a dit elle-même hier. Je ne suis plus vraiment ici, tu sais.

Je venais d’arriver quand elle m’a parlé de la lune. Tourne la tête, lève les yeux vers elle, vers la lune… le menton aussi, que je te vois mieux.

On était dans une petite salle sans fenêtre, au onzième étage de l’établissement de soins prolongés où elle réside depuis le début de l’été. Ma vieille et belle amie. Nos quatre mains nouées ensemble.

Un instant, j’étais sa fille, et l’autre, sa mère. Elle disait des choses, éparpillées dans le temps, pour se faire pardonner ou pour pardonner. Je ne pense pas avoir été moi pour elle hier, ou quelques secondes peut-être. Quand elle a compris, l’espace d’un instant, que je n’étais sans doute ni sa fille ni sa mère, elle a dit c’est pas grave, n’est-ce pas, puisqu’on vient tous du même endroit, d’une mer commune

J’ai entendu mer, mais peut-être qu’elle disait mère.

On est restées assises une bonne heure face à face, les yeux rivés à ceux de l’autre. Au bout d’un moment, je n’ai pu empêcher les miens de se remplir de larmes. Et elle les a vues mes larmes, même à travers mon sourire. Et ses yeux à elle se sont remplis. Elle a penché la tête, froncé les sourcils, et pleuré des regrets je pense. Puis elle a relevé la tête et replongé son regard vague dans le mien.

Je l’ai laissée dans cet entredeux, où elle erre de plus en plus souvent maintenant. 

Et je suis rentrée à pied, plus lentement que d’habitude.

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Photo : LE PENCHANT DES JOURS – Juin 2017 * Montréal

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