Le corps est un moule qui informe l’âme. JOSEPH JOUBERT
Je n’insisterai pas. Le temps passe comme il passe et le mystère reste entier. On ne l’effleure jamais que du bout de l’âme, un jour à la fois.
Photo : JOUR DE MAI * Montréal 2018
La glace que l’eau fissure.
Et la brume enveloppée de soleil.
La rivière qui déferle. L’épervière qui appelle.
Et nos pas dans la neige profonde.
Je te l’ai dit déjà, mais nulle part ne m’a été aussi beau qu’ici.
C’est moi, peut-être. Et nous, sans doute.
Reste que j’y mourrais plus doucement qu’ailleurs. Ça, je sais.
Et ces plaques blanches sur les rochers, qui se fendent et qui glissent.
Tout va se fondre, dans le lac et la terre.
Et le ciel et les cimes. Et mon coeur qui prend tout.
Photo : PRINTEMPS BORÉAL * Lac Kénogami – 1 mai 2018
j’ai marché plus lentement hier
le manteau ouvert dans la bruine
j’étais grisée par la tiédeur de l’air
et l’odeur de poussière qui montait du trottoir
et ce matin par la fenêtre
les bourgeons rouge vin dans l’érable
qui font comme à leur habitude
au premier versant du printemps
par chance que la beauté entache
au moins autant que la laideur
pendant qu’encore on cherchera
le coeur de l’autre
partout
entre le noir et le blanc
Photo : DANS LA DOUCEUR MONTANTE – Montréal * 25 avril 2018
Il y a nos silences.
Ceux-là des fleurs qui poussent dans des jardins souillés.
Et il y a nos guerres.
Mon esprit débridé comme un beau cheval fou m’a fait te parler d’elle.
Après je n’ai plus su si j’aurais dû ou pas.
Et ce matin, je pense aux mots qu’on n’ose pas.
Aux carnets verrouillés de nos peines humaines.
Alors qu’on naît d’un même souffle de douleur et d’extase.
∼
Photo : AVANT D’Y ALLER * Hier, dans le Mile End
Quelques larmes avant la suite, comme
un poème pour sortir du tunnel. La nuit
te dira ce qu’elle a à te dire. Elle te
parlera de l’eau peut-être, ou de toi
qui en manques. Des mains de l’autre,
à la source. Celle du cœur, pour qu’il
s’ouvre. Et des mots, comme un chemin
où marcher doucement. Sans trop de bruit.
Juste assez fort pour que les murs
te renvoient un écho.
Photo : MATINALE * 11 avril 2018 * Dans l’arrondissement Ville-Marie
quand je dis toi, je dis moi
sinon je suis sans existence
le coeur sans la terre
le ciel sans la mer
on n’imagine pas le monde
sans tempête
un désert gris sans rien
d’autre que lui-même
et si je tremble encore
c’est parce que je ne sais
rien faire
mieux qu’aimer
le reste est ma blessure
mon lot de circonstances
pour en être
le temps d’une vie
∼
Photo : L’ILE AU BOUT DE MA LENTILLE * 5 avril 2018 * Lac des Deux Montagnes, vu de l’autoroute 40
pour A.
je laisse aller les choses
c’était long, qu’il me dit
il faut nos âmes coulantes
pour que la peine passe
celle que j’aime s’est perdue
il y a bien des années déjà
entre notre lit et l’oubli
nos grands jardins se sont défaits
comme un tissu qui ne tient plus
elle a oublié les accords
même ceux-là qu’on jouait ensemble
au fond, dit-il
c’est la musique qui décide
mais là tu vois, je n’ai plus peur
le temps a passé tant de fois
que je ne lui résiste plus
ça n’a jamais servi à rien
la lumière passe à travers tout
du plus petit à l’immense
et puis je m’éteindrai, dit-il
comme ce nimbus qui se meurt
la vie se repeindra d’elle-même
dans son grand ciel mystère
parce qu’on n’est jamais que soi
pareils aux notes et aux nuages
et de moi comme d’elle
il ne reste déjà
que l’écho
et un long filet blanc
∼
Photo : RUELLE DE FIN D’HIVER * 6 avril 2018 * Rosemont – Petite Patrie
c’est ma rivière
avec ses creux et ses silences
ses remous et ses pierres au fond
je m’y suis faite avec le temps
jusqu’à aimer sa démesure
ma rivière encore et seulement
ses longs détours et ses murmures
mais dieu que j’ai hâte au printemps
∼
Photo : RESTANT DE NEIGE * 5 avril 2018 * De l’autoroute 40
l’étreinte, hier
dans son premier élan
je romps sans le vouloir
comme le ciel se couche
étreins-moi dans ma chair
que le vent glisse dans la faille
et verse
jusqu’au creux de ma terre
abreuve-moi
que se coule le tendre
et puis j’ai digressé
le doute m’a emmenée ailleurs
qu’importe à tort ou à raison
j’ai changé la photo
et parlé du printemps
en me disant
qu’au fond je lui ressemble
∼
Photo : Métro Beaubien, sous terre * 31 mars 2018