De son dos fatigué, il retient la montagne. Le gravier sous ses pieds. Toujours le sang qui lie. Qui défait, coule et se dessèche. Et l’âme qui met bas. Une écorce, une terre, une racine en attente. – Le cheval tremble, dit Théa. On le voit qui hésite, au bord de la clairière. Il est redevenu sauvage. – Tu y crois, me dit-elle, à cette poudre de neige? Et à l’argile souterraine qui monte à nos visages jusque dans les plis de nos yeux? – Je ne sais pas, Théa. Mais je pense que le doute est amoureux du vent. Et que comme la belle d’errance, il en éprouve les douces brises autant que les tourmentes.
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PHOTO : AU BOUT D’UN BEAU CHEMIN – Petite Nation – Mars 2022
Une manière comme une autre de parer aux trous noirs. Elle sait bien que là-bas, tout s’étale comme une ombre dans le sens du non-sens. Et la folie de dire et de taire.
La chambre est petite, mais Théa s’y trouve bien. Elle y brasse l’espace, promène les couleurs, aligne ce qui lui semble louche. Et dessine un tabou en tatou sur les heures. Ou le contraire peut-être. Regarde la couleur de la neige, me dit-elle. Plus bleue que le bleu de tes yeux.
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Je garderai d’ici les images les plus belles du ciel et de la neige et de tous ces oiseaux. Et des cerfs qui traversent la rivière à gué.
Les despotes sont aveugles à la beauté du monde.
PHOTO : LA CARESSE DU CIEL – Petite Nation – Mars 2022
J’suis pas une batailleuse, j’aime pas les prises de tête. Il fut un temps peut-être. Mais je suis devenue une pro de la fuite. Et s’il faut que je meure sans avoir démêlé un quiproquo entre le ciel et moi, je saurai vivre avec. Un mystère de plus ou de moins, c’est rien.
Plus jeune, j’aurais fait des pieds et des mains pour dégager les branches, arrêter les bourrasques, et calmer les tempêtes. Mais il semble qu’avec le temps, devant les turbulences humaines, j’en sois venue plutôt à m’abriter derrière les mots et les amours, dans quelque coin tranquille.
Ça n’a rien de l’indifférence, c’est une question de vents. Et d’ailleurs plus tendres.
Photo : MAISON SOUS L’ASTRE EN HIVER – Petite Nation – Mars 2022
Je ne sais pas vivre autrement. J’ai beau dessiner sur chaque heure, une part de moi reste inconsolée. Je fuis le jeu, comme on fuit une guerre. Je me gave de lumière, de cerfs, de brume matinale. De ce bleu de la neige quand l’ombre s’en éprend. Le monde est saturé d’inconscience. Et sa grande beauté me chante aussi sa peine.
Photo : POUR LES GESTES PRÉCIS – Petite Nation – Février 2022
Par le vert-de-gris de la neige sur le bassin gelé, je sais que le temps est plus doux. Oxyde de chrome, que D. m’a dit.
Me revoilà dans la tempête à courtiser les muses, cherchant dans l’écorce du pin le creux où mon corps lui ressemble. Je n’y suis pas. Ou à moitié, dis-tu. Mais les oiseaux, et je respire.
Tout ça est sous la peau, je sais. Les zones cuirassées. La nuit qui me rattrape.
Je suis faite de nous par milliers de morceaux. Comme celui où j’avance dans la beauté du jour.
Photo : UNE PENSÉE POUR K – Petite Nation – Février 2022
Presque trois ans qu’on était là ensemble. Dans mon rêve, elle sort de la voiture, s’éloigne, et vacille légèrement avant de s’écrouler. J’ai gémi pour qu’il me réveille.
Sur un plateau grand comme ma main, une feuille de lilas desséchée. C’est cette manie que j’ai gardée d’accrocher le vent aux oreilles des éléphants de verre. On sait bien que la mort viendra. Après c’est une question de tendre.
Ça sert à rien d’appuyer fort, me dirait-elle sans doute. Oublie le cirque. Et tous les clowns endimanchés. Laisse venir. Un peu de sel de nostalgie, un peu de sel de peine. Des morceaux de rose et de gris. Une ligne d’ombre sur la joue. Tout ça fait mouche sur le visage et reste bon pour l’âme. Et puis ça colore le temps. Quant au miracle, il sait quoi faire même sans toi.
Sur un plateau grand comme mon corps, j’ai tendu une part de moi jusqu’à son corps fort et fragile. Et j’ai pensé je t’aime, aussi fou que ce soit.