Matière noble

Un visage unique pour chaque vie humaine.
Une matière façonnée par les coups durs et les amours.

Mon beau Gaby. J’arrive de chez toi.
Toi aussi, ton visage me fascine.
Rieur, triste, accablé, enfant.
Autant d’échos de ton histoire. Qui dure depuis 85 ans.
Et dont je n’attrape que quelques bribes, à travers ce jargon qui t’appartient.
Heureusement pour moi, ton visage, lui, ne bredouille jamais.

carolinedufourdeuxvisages3corrDEUX VISAGES DANS LA FOULE – Centre-ville de Montréal – Octobre 2013

Double chance

Elle marchait main dans la main avec un monsieur à moustache.
Ils étaient beaux ensemble. Lui m’avait l’air d’un marin.
Et elle, en paix je dirais.

J’ai couru loin devant eux en feignant d’être pressée. Puis j’ai fait demi-tour.
Une fois bien en place, j’ai pointé vers de hautes fenêtres en attendant ma chance.
Bref, j’ai rusé, j’avoue. Elle m’inspirait trop pour que je n’essaie pas.

Et puis chez moi, je l’ai rendue méconnaissable. Parce qu’il le faut bien.
Par chance, il est plutôt facile de laisser de l’âme dans un visage.

carolinedufourdameLA DAME – Centre-ville de Montréal, automne 2013

Tandis que la vie passe

Ce matin, j’écoute Sylvain Lelièvre.
Ses mots, son coeur qui y bat.
Et ça résonne. Au fond de moi.

Moi j’aime les choses inutiles
Les bonheurs tranquilles
Qui ne coûtent rien
Les couchers de soleil sur la ville
Les bibelots débiles
Les orchestres anciens
Le chant des bruants sur les fils
Les poissons d’avril
Tous ces petits riens
Qui nous rendent la vie moins futile
J’aime les choses inutiles
Qui nous font du bien

Et tandis que j’écoute,
y a ce soleil par ma fenêtre.
Lui qui s’infuse dans nos vies.
Et moi qui en boirais infiniment.

Et ces derniers jours, le vent aussi.
Qui fait tomber les feuilles en musique.
Et pousse l’automne par en avant.

carolinedufourvauquelin9bAu coucher du soleil, Place Vauquelin, Montréal – Automne 2013

Dos d’âne

Il y a mon ventre et mon coeur, et toutes mes terres intérieures.
Une chose m’apparaît certaine, y a jamais seule ma tête qui pense.

avec le temps
on a construit des dos d’âne
et chanté des mots d’âme
dans nos ruelles comme dans nos têtes
on a réinventé l’espace
que tout un chacun qui y vienne
puisse y danser sans danger
et y même chanter aussi
librement
le monde entier si tant qu’il vient
éperdument
et le temps passant comme il passe
j’entends que piètres harmonies
trouvent écho sur des murs de pierre
d’autres d’argent, d’autres d’hier
autant de ternes dissonances
que j’ose rêver passagères

carolinedufourruelleplateauUne petite rue du Plateau, à l’heure où l’école finit – Octobre 2013

Jours d’automne

Sur chemins de ville ou chemins de forêt
voilà que depuis quelque temps
je déambule portée par un autre regard.
Je pense encore à la beauté, certes,
mais plus souvent qu’avant
à la fragilité.
Et c’est là que parfois se serre
à la pensée que soit perdu
ne serait-ce qu’un seul fragment
du bonheur d’être ainsi bercé
mon coeur.
J’en viens même à me demander
si beauté et liberté
ne sont toujours finalement
qu’affaires éphémères.

carolinedufourRueroyRue Roy, le mont Royal en arrière-plan – Octobre 2013

Le pique-nique

C’était la journée parfaite, on est dans le plus beau de l’automne.
Quand j’ai proposé, t’as eu le goût tout de suite, je l’ai vu dans tes yeux.
Mais ton corps te lâche et t’as hésité, je l’ai vu aussi.
On y est allés finalement, après le barbier. Tête neuve, et frais rasé.

On a fait quelques pas dans ce grand parc où tu ne vas plus.
Sous le soleil, trop chaud tu m’as dit. Mais les tables étaient encore loin.
Quand je t’ai proposé le gazon, tu m’as souri en fronçant les sourcils.
L’air de dire c’est ben toi ça.

À l’ombre d’un bel arbre ce fut donc.
Tu t’es assis de misère, en grognant un peu quand même.
Et en t’aidant de moi pour poser ton dos contre le tronc.
Pis on a mangé un sandwich et un yogourt à la lime, et bu du jus d’orange.
En regardant le ciel, les arbres, et les gens avec leur chien.
Pis t’en as eu assez.

Rendus au stationnement, t’as zieuté le stade intérieur.
Tu m’as dit que c’était nouveau, que tu l’avais jamais vu. On est entrés.
T’as examiné les structures métalliques avec une lueur de plus dans le regard.
J’me suis dit que t’aurais aimé ça être ingénieur.
On a regardé quelques échanges de balles.
On a parlé de la Coupe Rogers. Comme.
On est allés à la toilette chacun de notre côté.
J’t’ai dit de pas te sauver, en feignant la menace.
T’as glissé un sourire au milieu d’une grimace.

Pis on est rentrés.
Tu m’as dit que t’allais te coucher. J’t’ai embrassé pis j’suis sortie.
Sur le trottoir, j’me suis retournée en levant les yeux.
Par la fenêtre, tu m’as souri en faisant bye, comme d’habitude.

carolinedufourparcdormeur7Sieste d’automne, Montréal (2013)

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