Je t’aime et je t’aimerai, Paris

Souvent, et plus fort ces jours-ci bien sûr, je pense à elle qui m’a bercée et inspirée pendant cinq mois. C’était il y a douze ans. L’empreinte qu’elle a laissée ne pâlit pas, et Paris reste à ce jour l’une de mes plus belles errances.

Je dépose ici des extraits d’un recueil où sont réunis les courriels que j’ai fait parvenir à mes proches, durant ou tout juste après mon séjour privilégié dans cette ville. J’ai choisi quelques passages qui disent plus particulièrement mon amour pour elle.

Mes mots paraîtront naïfs à certains, mais l’amour fou me fait ça. Et c’est avec toujours le même amour que je les dédie à mes amis là-bas, et à tous ceux qui, comme moi, ont connu et aimé Paris. Et qui continueront de l’aimer et d’avoir envie d’elle malgré tout.

***

EXTRAITS CHOISIS, Journal de Paris, Courriels à ceux que j’aime, 2003-2004

MONTRÉAL, mars 2004 – (préambule du recueil)

Après deux mois à Paris, j’ai commencé à en écrire plus long à ceux que j’aime pour leur parler de mon quotidien là-bas. Le hasard et la chance ont voulu que je passe cinq mois au pied de la butte Montmartre, versant nord. Cette partie du dix-huitième est populaire; n’y circulent vraiment que ceux qui y vivent. Et selon Arnaud, mon gentil poissonnier de la rue Damrémont, les seuls touristes qui s’y aventurent parfois sont ceux qui se perdent en s’éloignant un peu trop du Sacré-Cœur.

J’ai la chance de pouvoir travailler à distance, et quand mon amoureux s’est vu offrir un travail à Paris pour quelques mois, je l’ai suivi.

Mes amis Jean-Pierre et Nathalie m’ont dit qu’ils avaient eu du plaisir à lire ces p’tits morceaux de Paris que je leur envoyais au hasard des jours. Je me suis dit que si je les rassemblais et les partageais avec d’autres, ce serait un peu comme crier très fort tout l’amour que je ressens maintenant pour ce coin du monde. Un cri qui facilitera peut-être mon sevrage forcé de cette ville, immensément attachante, qui en quelques mois a réussi à s’emparer de mon cœur à jamais.

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PARIS, fin janvier 2004 – Quelques jours avant de rentrer à Montréal…

Avant d’arriver ici, le 5 septembre dernier, je n’avais que quelques vieux souvenirs de toi. Ces souvenirs ressemblaient un peu à ceux que l’on peut garder d’un passage sombre et froid, qu’on a traversé à la hâte entre deux aventures. Heureusement, je suis méfiante, et surtout de mes idées toutes faites. C’est un point marqué pour la méfiance parce qu’aujourd’hui je sais qu’il y a vingt ans, et sept aussi, toi la mystifiante, tu m’avais caché tes secrets. Mais sans doute me savais-tu éphémère. Car je t’ai vu faire, tu sais. Je t’ai vue, devant des milliers de regards d’un jour, t’abriter sous tes belles parures. Et je pense savoir aujourd’hui que tu montres rarement ton âme à ceux qui repartent trop vite. Cette âme, tu la gardes bien au chaud. Au chaud de ces bonjours et de ces au revoir qu’on ne finit par comprendre qu’à force de les entendre. Au chaud de ces regards furtifs qu’on finit souvent par faire rimer, malgré tout ce qu’on peut en dire, avec la juste pudeur de l’humble. Au chaud de ces moments que tu réserves à ceux qui ont le temps de t’aimer sans demi-mesure, le temps de te prendre tout entière. Maintenant que tu me l’as montrée, je n’oublierai jamais ton âme, Paris.

***

PARIS, en décembre et janvier – Quatre battements…

Michel et moi, on s’disait hier que Paris, c’est le paradis en enfer, ou l’enfer au paradis. C’est magnifique, ça pue, ça te traverse la peau comme l’eau d’un ruisseau au soleil, ça t’écoeure, ça te séduit… pis tu mets le pied dans un tas parce que t’es en train d’admirer quelque chose. Une minute tu veux partir, pis l’autre tu veux plus jamais t’en aller. Y a des fois où tu te dis que t’aurais aimé mieux ne jamais avoir su, ne jamais avoir connu. Parce que tu sais déjà que t’oublieras jamais, que maintenant que tu sais, t’es condamné à y penser pour le restant de tes jours. Vous vous dites peut-être que j’en mets un peu, que j’dramatise, que j’poétise, que j’exagère. J’vous jure que non.

*

J’viens de rentrer. J’ai arrêté de vous écrire parce que Michel m’a téléphoné pour me demander si ça m’tentait d’aller le rejoindre à son travail et de manger avec lui à Couleurs Canal, juste à côté du canal St-Martin. Quand j’fais ça, j’fais exprès de prendre des nouvelles rues. Aujourd’hui, j’ai pris Ramey et Custine pour commencer. J’m’enligne toujours vers Barbès par contre, qui devient Magenta. Pis j’monte Magenta, en faisant attention de pas m’gourer quand j’traverse des étoiles – quoique j’ai plus trop besoin d’y penser maintenant. J’avance comme ça jusqu’à Yves Toudic, près du Métro Jacques Bonsergent. Ça me prend à peu près trente-cinq ou quarante minutes. J’ai bien mangé. Gratin au brocoli avec grosse assiette de crudités. Michel a pris une tartine chèvre et tomates, avec plein de crudités aussi. J’viens de rentrer. J’avais pensé prendre un autre chemin pour revenir, et passer par-dessus la butte, mais l’air devenait de plus en plus humide. Il s’est mis à mouiller des p’tites gouttes. Ça fait que je suis revenue par le même chemin, pour être certaine de pas trop m’rallonger.

*

J’me suis promenée sous la pluie hier pour aller chercher des billets pour un spectacle. J’ai pris un chemin que je connais par cœur pour me rendre à la Place de Clichy. Je monte Damrémont jusqu’au pont qui chevauche le cimetière de Montmartre. J’prends toujours mon temps sur ce pont-là, les yeux tournés vers le bas, à travers le gros treillis métallique. Les pierres tombales n’ont rien à voir avec ce qu’on connaît chez nous. Beaucoup ressemblent à des p’tites chapelles ou des p’tits confessionnaux. Hier, j’ai pris encore plus mon temps. Le fait est que plus le jour J approche, plus je ressens comme une urgence de voir, d’accumuler des images, des souvenirs. J’ai vraiment le sentiment que j’vais partir d’ici en me disant que j’ai pas assez ouvert les yeux, pas assez vu, pas assez senti, pas assez profité de ma chance.

*

Jean-Pierre m’a envoyé du travail avant-hier soir, mais l’enthousiasme y est pas trop. Surtout que pendant que je travaille, l’endroit où je me trouve importe peu. Ça m’donne un peu les blues parce que j’ai l’impression de gaspiller ce qu’il me reste de temps ici. Tout ça pour dire que j’vais me dépêcher à finir ce qui devrait me prendre quelques jours encore. J’ai pris un break pour vous envoyer ce message, qui date de trois jours déjà. Pis là, j’vais m’chercher un p’tit quelque chose à manger chez la boulangère qui s’trouve à deux portes d’ici (j’ai le choix entre plusieurs mais c’est elle qui fait les meilleures quiches) pis je reviens à mes moutons de traduction pour en finir au plus vite !

***

MONTRÉAL, février 2004 – Douze jours APRÈS Paris

Vivre dans ces vieux bâtiments a quelque chose de rassurant. Comme si on y sentait tous ceux qui y avaient vécu, et survécu. Comme si le courage des anciens avait laissé sa marque dans les murs. Et devant tout ce passé, le présent perd de son importance. L’angoisse n’a plus autant de prise sur moi. Mes vertiges me semblent vite futiles, confrontés qu’ils sont à ceux de cette immense foule, qui vit dans aussi peu d’espace, depuis tellement de temps. La promiscuité, qui au début m’étouffait, a fini par me devenir enivrante et vitale. Le passé et le présent se mêlent et donnent à la vie une bienfaisante relativité. Où il devient plus facile de se moquer de soi-même. Où les différences sont convenues et où tout effort d’uniformisation relève de l’absurde. Les préjugés ont moins de prise puisqu’ils sont sans cesse démasqués pour quiconque ouvre un peu les yeux. Dans une ville où l’espace est restreint, où presque chacun croise chaque jour des milliers de ses semblables, le regard que l’on pose sur soi-même se transforme. On saisit plus naturellement sa relative importance. La mondanité exige davantage d’effort et de froideur. Du moins pour moi. Et l’on devient plus humble je crois.

Paris va me manquer. Pas seulement parce qu’elle est belle en apparence. Mais parce qu’elle est profondément vivante et intense. Son bouillonnement ne ressemble à rien de ce que j’ai connu avant. Aujourd’hui, le samedi 14 février 2004, je bois mon café en naviguant sur mappy.com pour regarder mon quartier. Je dis « mon » sans réfléchir. Comme s’il s’agissait vraiment de mon quartier. Le dix-huitième, à Paris, au pied de la butte, est devenu un de mes chez-moi. Paris m’a acceptée. Paris m’a aimée parce que je l’ai aimée.

C'est là qu'on habitait, la porte brune, rue Ordener.

C’est là qu’on habitait, la porte brune, rue Ordener.

35 réponses à Je t’aime et je t’aimerai, Paris

  1. Ce n’est pas si loin de chez moi. Vous avez bien fait, c’est une émouvante déclaration d’amour à cette ville ! Et vous étiez ici alors que je venais de partir aux US, près du lac Michigan, en face du canada. J’y suis resté plus longtemps que 5 mois… Bref, ce sont de très belles confidences. Et pour une fois, on vous aperçoit vraiment…

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      • Caroline D – Auteur

        Pour ce qui est d’apercevoir… et mon reflet dans le coeur des arbres, vous en faites quoi? Ces mots sont accompagnés d’un clin d’oeil, mon cher.
        Et enfin, vous verrez bien un jour à corriger cette erreur… je veux dire, être si près d’ici sans y venir… sourire…

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  2. Le canal Saint Martin, mon endroit préféré … et atteint ! Il cicatrisera. La vie sourd de partout. Couleurs Canal existe toujours. Je pourrais également recommander l’exotique et très cosmopolite Haï Kaï. Merci Caroline !

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  3. 'vy

    Merci Caroline. Tu aimes Paris mieux que moi, c’est certain. Peut-être parce qu’elle te manque, que tu n’y étais que de façon éphémère alors tu as su trouver ce que tu appelles son âme. Paris est ma bulle avec ou sans âme, je ne sais pas trop. Il faudrait peut-être que j’y habite pour comprendre ça. Paris pue, dis-tu ? Faudra que je sente ça, tiens. Ou peut-être que l’odeur de Paris est sur moi… alors je… sens rien pourtant. Mais comme je te dirai que je n’ai pas d’accent, tu peux douter… de mon odorat… C’est bon de te lire, de te voir « t’enligner ». Je connais ce chemin de la place Clichy à Montmartre, je l’ai fait plusieurs fois et si je le refais, tu y seras, c’est sûr.

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    • Caroline D – Auteur

      C’est toi, ce matin, avec tes mots, qui m’en a insufflé l’en vie… (on remarquera ici un clin d’oeil à la louve)… Merci ‘vy. D’être là. En vraie, et le « e » est voulu. Et sache quand même que pour le « Paris pue »… je rapportais en fait les mots de mon chum, qui lui s’était tapé la canicule de 2003 dans les semaines avant que j’arrive. Je ne me souviens pas d’avoir eu le nez trop agacé pendant que j’y étais. Je devrais peut-être enlever ce bout, qu’en penses-tu?

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      • Caroline D – Auteur

        Ah, c’est moi ça. Trop pressée de préciser que JE ne trouvais pas que Paris pue… je n’ai pas relevé tes… hum…bon…je reprends un peu donc…
        Chère Evelyne.Toi, un accent? jamais je n’oserais même commencer à insinuer une telle chose. Pas plus qu’à douter de ton odorat… ni même de ton odeur…ce ne pourrait toujours être de ma part qu’un manque de discernement…
        Pour de vrai, quand tu le refais, le chemin j’veux dire, s’il te plait, emmène-moi.

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        • 'vy

          Et moi, trop pressée, je te coupe la parole avant que tu aies terminé. Arrêtons de respirer si tu veux bien. Pour de vrai, je t’emmène même sur d’autres chemins parisiens.

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      • 'vy

        Le bout de nez ? Sûrement pas, comment sentir sans bout de nez ? Laisse tout comme ça, c’est parfait. Paris pue ? Oui, et alors !

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      • contente de ton en vie, caroline……..car il eut été dommage de garder de tels mots dans des cartons de voyage qu’on ne déballe plus
        grâce à ces mots-là, je t’ai entendue raconter……..vraiment *entendue* et ‘ça’, wahhhhhhhhhh, qu’est-ce que j’ai aimé! c’est comme t’entendre chanter! merci tout plein avec du sourire dedans 🙂

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  4. il est beau ton Paris..il est beau ce partage..on a chacun son Paris, mais son amour en commun..on a arpentè les mêmes rues, les mêmes cafés, le Paris de jour, le Paris de nuit (tant de souvenir « chez Carmen »..en 94 j’y passais plusieurs nuits par semaine, dans ce mélange de gens où presque tout était permis, d’être soi, surtout)..Paris, simplement..merci pour ce « simplement » qui est le tien..

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    • Caroline D – Auteur

      Merci Irène. Oui, j’ai tellement aimé m’y promener. Et bien sûr, le regard que je pose reste celui de quelqu’un de passage. J’aurais bien aimé m’y enraciner vraiment… pendant des années, comme toi.
      Et je me suis fait quelques amis à l’époque dans un petit café qui s’appelait l’O’kaina, où j’ai passé de longues heures à philosopher… et à être moi, entre autres la Québécoise qui les faisait rire souvent… question d’accent entre autres, tu l’auras deviné.
      Et je suis entrée dans quelques autres bistrots et cafés aussi, au fil de mes errances et de mes désirs de rencontre…
      Bonne fin de soirée, Irène. Et bonne nuit, puisqu’elle approche pour toi.

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  5. J’ai moi-même commencé à écrire sur Paris, pour parler de la ville que j’aime, que j’ai aimé. Mais le texte n’est pas encore mûr. Cela m’a fait du bien de te lire et de savoir que nous partageons cet amour.

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  6. J’ai aimé marcher dans Paris que je ne connais pas, j’ai suivi tes pas et ton regard, et ce plaisir constant d’être là et de tout cueillir, avec la même ferveur tu parcours le Mont Réal et ta ville d’aujourd’hui, c’est cette intensité qui avive les souvenirs.

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    • Caroline D – Auteur

      Oui, et ces souvenirs de Paris me sont chers, j’ai du mal à imaginer ce que serait ma vie sans ce chapitre… et merci de suivre mes pas, Dominique… ça fait toujours chaud au coeur de te sentir là… sourire…

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  7. « Paris, c’est le paradis en enfer, ou l’enfer au paradis. C’est magnifique, ça pue, ça te traverse la peau comme l’eau d’un ruisseau au soleil, ça t’écœure, ça te séduit » : les mots justes, encore. Oui, c’est ça Paris, et c’est une place à part dans le cœur de ceux qui y ont vécu. J’ai grandi pas très loin de la place de Clichy, tiens, j’ai pris les mêmes rues, mais c’était au siècle précédent. Pas grave, Paris est intemporel. Je crois que Paris, c’est comme New York, pas la ville d’un pays, mais une sorte de capitale mondiale.
    Naïf ton texte ? Je ne crois pas, vraiment. Touchant, ça oui. Merci Caroline.

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    • Caroline D – Auteur

      Merci beaucoup Philippe. Ça me touche, vraiment.
      Et en lisant ton commentaire, j’ai repensé à cette chanson que je ne connais que depuis quelques années mais qui m’a littéralement transportée quand je l’ai entendue la première fois… d’abord parce que je sais l’endroit, et que j’en suis si loin… je parle de la chanson de Julien Clerc… Place Clichy… la pluie… la nuit tombe sur Paris… les Batignolles à droite… j’y retourne un peu quand je l’entends… tiens, je vais l’écouter… ah voilà, ça y est, ma gorge qui se serre… si tu permets, je m’arrête ici… 😉 merci encore, Philippe…

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    • Caroline D – Auteur

      Je tenais à préciser… la chanson est « chantée » par Julien Clerc… mais elle a été composée par Gérard Duguet-Grasset… ton dernier billet (le corps maigre ruine l’étoffe) m’a rappelé que je voulais chercher et apporter cette précision… j’ai trop de fois déploré qu’on ne mentionne que l’interprète d’une chanson et qu’on en oublie l’auteur… Voilà, c’est fait.
      Bon samedi, Philippe.

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  8. Merci Caroline pour cette réconfortante déclaration d’amour. La ville en a bien besoin. Je suis très touché par les innombrables messages de solidarité et d’amitié que nous recevons. Moi qui suis un parisien un peu exilé en banlieue, il m’arrive souvent de râler contre ma ville natale. Mais en ce moment je l’aime par dessus tout et je comprends vraiment le symbole (insupportable pour certains) de liberté et de culture qu’elle représente. « Paris appartient à tout le monde » dit-on. Avec tes mots, c’est l’amour pour cette ville que tu donnes en partage. Merci.

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    • Caroline D – Auteur

      Je suis touchée aussi, Jérôme, de sentir cette communauté d’âmes qui se déploie pour trouver des mots qui apaisent et qui inspirent à poursuivre la route.
      Merci de m’avoir lue. Et reçue ainsi.

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