L’intemporel d’un certain désir

carolinedufourvpfemand3.jpg

Pardubice, Tchéquie, environ 1895.

Je me suis assise une bonne heure devant le fleuve ce matin. Dans un petit parc qui longe l’eau. J’étais venue hier, mais il faisait trop froid pour rester immobile.

Près du parapet, deux bancs de bois sont tournés vers l’autre rive. De là, on peut admirer le fleuve dans toute sa largeur, sur quelques kilomètres d’un côté et de l’autre. On y voit bien le quartier d’en face, à flanc de colline, qui semble abriter surtout des maisons d’après-guerre, assez pareilles les unes aux autres, et de beaux grands arbres, plantés sans doute à la même époque. À part les cimes qui valsent au vent et quelques rares passants, on dirait que rien n’y bouge trop. Au plus près du rempart, une vieille église en pierre et un immense saule pleureur viennent achever le tableau. J’y traverserai bientôt. Pour l’instant, je suis contente d’admirer de loin.

Je rêvassais dans le petit parc, je pensais à toi, à nous, à ces récentes années qu’on a laissé passer dans trop de silence peut-être, quand une femme est sortie d’une des maisons qui bordent l’eau. Elle portait un long manteau noir qui lui descendait jusqu’aux chevilles. Elle s’est immobilisée quelques secondes sur le trottoir. Puis elle est repartie, d’un pas lent et lourd. Je l’ai suivie des yeux jusqu’à une autre maison, à côté de l’église, où elle est entrée sans frapper.

J’ai imaginé qu’elle allait y voir son amant, ou qu’elle venait de le quitter et rentrait chez elle. Je me suis raconté l’histoire d’une femme qui n’avait pas résisté à son désir.


Photo : INCONNUE / LA BELLE ANDROGYNE – Fait partie d’une collection de vieilles photos qu’une amie m’a offertes et qui proviennent du grenier d’une vieille maison de la Caroline du Nord. Celle-ci a été prise à Pardubice, en Tchéquie, autour de l’an 1895 par K. Stoklas, photographe.

Bois de grève

comme le bout de bois sur la grève
la pierre lovée dans un creux de la terre
le vent qui souffle sans rien chercher
et la vie, la vie qui se donne

*

dans l’écume épaisse des vagues mondaines
la peur d’échouer et celle de s’échouer

mais ailleurs l’océan
qui te prend jusqu’à l’âme

je voguerais à l’infini
que je n’en aurais pas trop

moquez-vous, soyez cruels et moquez-vous
du haut de vos prétentions

il n’en restera pas moins
mille mers intérieures
où devenir libre

carolinedufourautpoendsbws

EN DOUCE – Sur l’avenue du Mont-Royal, il y a deux jours

Jamais la même

j’entends tout encore
les bruits de la rue
et ceux du monde
et pendant que j’entends
je prends tout
je veux tout
la lumière qui jaillit
et la nuit qui retombe
même si mille fois pareille
je l’entends autre
jamais la même

˜

Photo : BOUT DE MONDE – Hier, rue Beaubien

La suite et le préambule

Je suis la suite d’eux. Qui étaient la suite eux aussi.

Un samedi sans histoire, comme la plupart des samedis de ma vie. J’ai eu de la chance dans ce voyage. Ou pas trop de malchance. Ça dépend toujours du point de vue.

Mon histoire a commencé sur cette île et j’ai fini par y revenir. Entre les deux, j’ai roulé ma bosse, comme on dit, dans des terres d’ailleurs. Amassé quelques mousses que je caresse encore. Une vie sans trop d’éclats ni trop de drames. Sans holocauste ni lauriers.

Courir après le bonheur, c’est comme courir après le vent, ça sert pas à grand-chose. On a la vie qu’on a. On y fait ce que l’on est. À partir d’où l’on vient. Pour le temps qu’on y est. Pour ce qui est du reste, on en sait moins que rien.

Alors, je ne cours plus. Je marche. Lentement. Pour y mieux voir la beauté du monde.

carolinedufourfemqums

SUR SEPT MILLIARDS D’ÂMES – Hier, sur l’île de Montréal

Le ciel y sera

Viens Nestor, on va se prendre un café sur une belle terrasse.
Le ciel y sera, le monde aussi. On verra mieux passer les heures.

*

Ce matin, m’a dit Bertrand, un vent soufflait des ténèbres.
Un vent un peu amer, qui sentait l’envers du bonheur.
Mon cou endolori, mes membres lourds.
Et mon coeur surtout, qui pleure encore ma Madeline.

Or mon coeur, m’a dit Bertrand
ne m’a toujours donné de choix que celui d’embrasser le temps.
Alors avec Nestor et sans sa laisse, je m’en suis allé dehors.

˜

Photo : LE MONDE – Rue Beaubien * Juin 2017

Je m’éprendrai

je m’éprendrai encore
de liberté surtout
et de soleil et d’ombre
mais je m’éprendrai

on aura un moment
juste un moment toujours
comme un ou deux printemps
quelques étés fragiles et doux
rattachés ensemble comme un seul amour

le vent restera mon amant
le temps aussi
une pensée ou un regard
pour y tendre mon âme

j’y viens et j’y viendrai
comme on vient à l’amour
je te dirai mon cœur
et ma sœur
comme on parle du ciel
et m’éprendrai
un peu plus fort toujours

carolinedufourtfroshrr

SIX SEPT NEUF – Juin 2017

L’empreinte de la tiédeur

Hier soir, l’air était lourd, écrasant comme je l’aime. La ville s’endormait tranquillement et moi je marchais avec lui sans parler. Ce matin, c’est pareil. Mon corps relâché, ma tête ralentie, tout mon être qui baigne dans un calme plus grand que moi. Un legs de ce long voyage du début de ma vingtaine peut-être, à travers des zones torrides. Une empreinte laissée sur mes cellules à l’instant où je goûtais ma première vraie dose de liberté. Ou simplement une question de chimie. Une chose est sûre, cette tiédeur m’enivre. 

˜

Photo : LES CHOSES TENDRES – Montréal * Juin 2017

Paysage intérieur

J’ai ouvert la porte pour mieux l’entendre.
Il chantait plus fort que d’habitude. Du moins, c’est l’impression que j’ai eue.

Puis le ciel s’est couvert. Et j’ai pensé à toi.
Que faisais-tu? À qui pensais-tu? À lui ou à l’autre?
Je suis montée faire du ménage. Et la journée a continué.

Je n’oublie pas les gens que j’aime.
Ils sont là dans mon paysage, sur un des bancs de mon cœur.

carolinedufourvisage

LA PART VISIBLE – Hier, rue Beaubien

Les roses sauvages

j’ai frôlé de mes yeux
comme des vaisseaux d’âme
autant de bienveillance que de matins nouveaux
les amours en objets posés contre le cœur

et en voulant me vivre
au gré des jours qui vous emportent
fait mille choses apprises
et deux ou trois nouvelles
comme sentir les fleurs

qui sait où va le cœur
puisse-t-il déjà en des matins plus sombres
souffler une caresse qui nous soit chaude et tendre

si j’ai vu sans les traverser
quelques portails rutilants
je souris aujourd’hui de voir
que quand j’étais petite
je savais pas encore
combien j’aimais les roses
surtout les sauvages

carolinedufourenddes

LE TEMPS Y FAIT – Montréal, Juin 2017

Doux et cruel

trois jours que le vent souffle fort
et que l’air est chaud comme je l’aime
mon corps répond à ce temps
comme à la plus belle des caresses

hier soir, dans la cour
le bruissement du vent dans les feuilles
et son souffle sur mon visage
ont fait monter mes larmes

l’éphémère est à la fois doux et cruel

je pleure souvent d’avance
la fin de ce que j’aime

˜

Photo : L’ÂGE DE RAISON – Laurie dans la cour, il y a deux jours.

No more posts.